n°336 – Quand les modèles vacillent, les sociétés parlent

Modifié le 21 février 2026.

Philippe Naszályi
Directeur de LaRSG

Dans le numéro précèdent (334-335), nous rappelions que « la réalité est toujours plus riche que les catégories de la pensée[1] ». Ce principe n’est pas une posture intellectuelle, mais une méthode. Il était déjà au cœur du premier numéro de 1965, lorsque Roger Labourier, fondateur de Direction et gestion des entreprises, posait une exigence simple : partir des faits, des pratiques et des situations concrètes, avant toute construction de modèle[2].

Soixante ans plus tard, cette exigence demeure ! La maladie que nous avions nommée il y a trente ans n’a pas disparu : elle s’est étendue. En 1995, nous parlions de « gestionite[3] » pour designer cette illusion dangereuse qui consiste à confondre gouverner avec administrer, gérer avec normaliser, diriger avec comptabiliser. Elle frappait alors les entreprises. Elle s’est depuis installée au cœur des politiques publiques, sous l’effet du New Public Management[4], qui a substitué la logique de performance, d’indicateurs et de concurrence à celle du service, du jugement professionnel et du bien commun et qui, en France, a trouvé sa traduction la plus aboutie dans la LOLF[5] dont on ne dénoncera jamais assez les méfaits délétères sur le pays !

Aujourd’hui, les paysans européens encerclent le Parlement à Bruxelles pour dénoncer des normes conçues loin des champs, souvent contradictoires, toujours éloignées du travail réel. Les services d’urgence ferment, filtrent ou ne répondent plus, asphyxies par des lois de financement successives qui ont substitué la procédure au jugement médical, le protocole de la HAS à la place du dialogue singulier avec le patient, et bientôt, finis coronat opus, l’euthanasie pour supprimer les inutiles au sens néolibéra. La gestionite a gagné l’hôpital, l’université, les administrations, les territoires. Elle prétend organiser le réel ; elle le dessèche et le déshumanise.

La gestion, la vraie, n’est pas la bureaucratie. Elle est un art du discernement, du temps juste, de l’ajustement, du métier. La gestion n’est ni une science ni une profession, mais une pratique comme l’a toujours rappelé mon maitre Henry Mintzberg, « managing is a practice, not a profession and not a science[6] ». L’adhocratie, fondée sur l’ajustement mutuel et le savoir des acteurs, en est l’exact contrepoint.

Bien avant nos tableaux de bord, mon cher Sénèque sur qui nous avons tant peiné à le traduire, l’avait déjà posé : « veritas in praxi[7] ».

Ouvrir ce numéro par la démocratie en santé prolonge un travail engagé avec la Chaire de gestion des services de santé du CNAM, dirigée par Sandra Bertezene, à travers une série de colloques internationaux consacrés au pouvoir d’agir des usagers. Les contributions des deux premiers ont donné lieu à une publication collective[8], tandis que le troisième, tenu le 11 décembre 2025[9], sera publié conjointement avec le prochain, à Paris en 2026 dans un volume qui lui est prévu pour 2027, grâce à notre excellent éditeur : LEH, Les Éditions hospitalières[10] !

Ce qui se joue dans la santé ne s’arrête pas à la santé. Les lois de financement de la sécurité sociale (LFSS), imposées par les ordonnances Juppé de 1996, ont fait de la finance un mode central de régulation de la santé[11]. Le paiement à l’acte, généralisé par la loi Bachelot de 2009[12], a achevé de transformer l’hôpital en organisation comptable. Que son auteure puisse encore se produire sur tous les plateaux de télévision sans qu’aucun journaliste ne lui rappelle les déserts médicaux, l’effondrement de l’hôpital public et la grève inédite des médecins libéraux dit assez la profondeur de l’amnésie politique contemporaine et la lâcheté de la « médiocratie », bien définie, il y a dix ans par Alain Deneault[13].

Ce numéro 336 part de la démocratie en santé, se prolonge par des recherches en finance et s’ouvre enfin sur les modèles appliqués en finance.

Question actuelle en démocratie en santé : l’article d’Amélie Perron, Nadia Smaili, Marilou Gagnon, Pierre Pariseau-Legault, Patrick Martin, David K. Wright, Caroline Dufour, Emily Marcogliese, Franco Carnevale et Hanna Ouellette montre comment l’alerte éthique n’est pas une déviance, mais une forme d’action professionnelle lorsque les institutions ne parviennent plus à se corriger elles-mêmes.

Actualités des recherches en finance est le deuxième ancrage. L’entreprise est une institution avant d’être un marché.

  • Avec Le phénomène de banqueroute au Liban, Carole Doueiry Verne ouvre cette partie par une économie effondrée, ou la monnaie s’est défaite, les banques se sont tues et l’État s’est dissous dans l’impuissance. La banqueroute n’y est pas seulement financière : elle est organisationnelle, sociale, morale. Les choix de financement, les stratégies d’évitement et la perte de repères monétaires y révèlent ce qu’il advient lorsque les instruments cessent de relier, et commencent à disloquer.
  • L’article de Zeinab Ghamloush sur la maturité de la dette et la présence de femmes dans les conseils d’administration introduit une véritable rupture de perspective. La finance n’y est plus observée depuis les instruments, mais depuis les lieux où ils sont décidés. L’entrée des femmes ne modifie pas seulement la composition des conseils : elle déplace la manière de penser le risque, le temps et la responsabilité.
    La dette cesse d’être un simple outil d’optimisation pour devenir un acte de gouvernement, révélateur d’un autre rapport à l’engagement et au contrôle
  • Enfin, Le couplage des outils de contrôle de gestion au sein du management de la relation client dans les entreprises camerounaises, signé par Ynest Dompie Tatsinkou et Bello, déplace le regard vers l’Afrique centrale et rappelle que la gestion est d’abord une relation, faite d’ajustements et de tensions.

Mais aucune décision financière ne s’exerce sans instruments. Structure follows strategy[14] : ce que Chandler avait observé dans les grandes entreprises vaut aujourd’hui pour les États, les hôpitaux et les administrations.

Les modèles financiers appliqués dans le monde sont ainsi logiquement le troisième tempo. La comptabilité est un langage politique. Les modèles voyagent, mais ils ne voyagent jamais seuls. « De même que leurs normes comptables s’imposent à tous les pays, la formation en gestion devient géopolitique[15] ».

  • Avec Les critères de sélection des valeurs de rendement et des valeurs de croissance, Bing Xiao, Laurent Meriade et Ludovic Delabarre interrogent la finance française au plus près de ses instruments : ce que l’on appelle performance, ce que l’on accepte comme risque, ce que l’on choisit comme horizon de décision.
  • Dans Performance de l’indice islamique ECOWAS Shariah, Mohamed Lamine Mbengue et Mor Welle Diop déplacent le regard vers l’Afrique de l’Ouest et montrent qu’une finance peut être autre chose qu’un calcul : une éthique, une règle du jeu, une forme de résilience en temps de crise.
  • Enfin, avec leur analyse de l’adoption des normes IPSAS au Benin, Segbezoun Thomas Houetohossou et Hamidou Diallo montrent que ces standards comptables internationaux du secteur public ne produisent jamais d’effets mécaniques.
    La transparence ne nait pas de la norme elle-même, mais des institutions qui la portent, des formations qui la rendent possible et des histoires administratives dans lesquelles elle s’inscrit.

À travers ces trois recherches, la revue montre que les instruments financiers ne décrivent jamais les sociétés : ils les organisent, les hiérarchisent et parfois les contraignent.

Ainsi, ce numéro 336, le dernier de notre soixantenaire, ne ferme rien : il ouvre. Il rappelle que la revue n’a jamais eu pour vocation de rassurer, mais d’éclairer. « La vérité vous rendra libres[16] ». Cette phrase de l’Évangile selon Saint Jean n’est pas une promesse spirituelle seulement, elle est une exigence intellectuelle.

Chercher le réel, même lorsqu’il dérange, est une condition de la liberté. Et lorsque les temps se troublent, lorsque les modèles vacillent et que les normes s’emballent, il faut, comme le disait le General se placer à la hauteur des événements, car Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités[17].

C’est à cette hauteur que La Revue des Sciences de Gestion entend demeurer, soixante ans après sa naissance : là ou analyser n’est pas une technique, mais un acte, et ou penser reste une forme d’engagement.


1. Philippe Naszályi, La Revue des Sciences de Gestion, n° 334-335, éditorial « La réalité est  toujours plus riche que les catégories de la pensée », 2025.
2. Roger Labourier (1965). Direction et gestion des entreprises, n° 1, mars-avril.
3. Philippe Naszályi (1995). « La gestionite », Direction et gestion des entreprises, nos 155-156, p. 6-7.
4. Christopher Hood, « A Public Management for All Seasons? », Public Administration, vol. 69, n° 1, 1991 ; voir aussi : Pollitt, C. & Bouckaert, G., Public Management Reform, Oxford University Press, 2000.
5. Loi organique n° 2001-692 du 1er aout 2001 relative aux lois de finances (LOLF) ; voir aussi : Bezes, P., Réinventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), Paris, PUF, 2009.
6. Henry Mintzberg, Managing, San Francisco, Berrett-Koehler, 2009, p. 9.
7. Sénèque, Epistulae morales ad Lucilium, lettre 95, § 57.
8. Démocratie en santé et pouvoir d’agir des usagers : Tous acteurs de notre santé, sous la direction de Sandra Bertezene, préface de Cynthia Fleury et Philippe Naszályi, Grand livre, 3 décembre 2025.
9. Pouvoir d’agir des usagers en Europe, en Amérique, en Afrique… Partager les savoirs pour une plus grande démocratie en santé : travailler autrement, troisième colloque international, organisé par La Revue des Sciences de Gestion et la Chaire de gestion des services de santé du CNAM, 11 décembre 2025.
10. https://www.leh.fr/edition/p/democratie-en-sante-et-pouvoir-dagir-des-usagers-9782386121258.
11. Ordonnances n° 96-345 du 24 avril 1996 relatives à l’organisation de la sécurité sociale.
12. Loi n° 2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital.
13. Alain Deneault, La médiocratie. Montréal, Lux Éditeur, 2025, 192 p.
14. Alfred D. Chandler Jr., Strategy and Structure. Chapters in the History of the Industrial Enterprise, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1962, 463 p.
15. Jean-Claude Thoenig, « Décider, gérer, reformer. Les voies de la gouvernance », Sciences humaines, n° 44 (hors série), mars-avril-mai 2004.
16. Évangile selon Jean, 8, 32.
17. Charles de Gaulle, Discours et messages, t. II, Dans l’attente (février 1946-avril 1958), Paris, Plon, 1970, p. 69.

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