Diffusé sur CNews le 29 octobre, le documentaire « Les 50 décisions qui ont coulé la France » prétend expliquer cinquante années de déclin par une liste de décisions politiques. Une chronologie n’est pas une démonstration, et l’oubli des entreprises en dit long.
Nous n’avons pas pour habitude, à La Revue des Sciences de Gestion, de commenter les émissions de télévision. Ce n’est ni notre métier ni notre vocation. Chacun peut y défendre ses convictions, avec cette assurance que le rythme des échanges dispense trop souvent de démontrer. Mais lorsque le spectacle médiatique prend les apparences de l’analyse scientifique, et qu’il prétend expliquer les difficultés économiques de notre pays, il nous semble nécessaire de revenir à quelques exigences élémentaires.
C’est le cas du documentaire « Les 50 décisions qui ont coulé la France », diffusé sur CNews le 29 octobre 2026, et du débat qui l’accompagnait. Inspiré d’un rapport publié en juin par l’Institut Thomas More, sous la coordination de Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur, ce programme entend expliquer cinquante années de déclin français par une succession de décisions politiques dont les conséquences seraient aujourd’hui manifestes¹.
L’entreprise ne manque pas d’ambition. Elle ne manque pas davantage de certitudes. Elle manque peut-être de ce qui devrait précéder les unes et les autres : une véritable démonstration.
Nous ne contestons évidemment pas le droit de critiquer les politiques publiques. Nous ne considérons pas davantage la situation économique française comme satisfaisante. La désindustrialisation, les déficits extérieurs, les difficultés de nos services publics, l’affaiblissement de nos capacités productives et l’endettement appellent des analyses sérieuses. Mais précisément parce que ces difficultés sont réelles, elles méritent mieux qu’une explication commode.
L’Institut Thomas More se présente comme libéral-conservateur. C’est parfaitement son droit. Un laboratoire d’idées n’est pas une institution universitaire. Il n’en résulte ni qu’il aurait nécessairement tort ni qu’il pourrait s’affranchir des exigences de la méthode scientifique. On remarquera toutefois que le rapport remercie des experts dont l’identité n’est pas rendue publique. L’autorité scientifique ne se décrète pas ; elle se construit, se discute et se vérifie.
Une chronologie n’est pas une démonstration
Historien de formation, je reste attaché à une distinction que l’on enseignait autrefois assez tôt : établir des faits, les interpréter et démontrer leurs relations ne constituent pas une seule et même opération. Une chronologie, même exacte, ne démontre aucune causalité. Qu’une décision ait précédé une difficulté ne prouve pas qu’elle l’ait provoquée. Le vieux sophisme post hoc, ergo propter hoc (après cela, donc à cause de cela) n’a pas disparu avec l’invention des laboratoires d’idées.
Le choix de 1975 comme point de départ soulève déjà une difficulté. La suspension de la convertibilité du dollar en or remonte au 15 août 1971. Le premier choc pétrolier date de 1973. Les transformations du système monétaire international, les mutations industrielles et les changements de l’organisation productive ne commencent donc pas avec les décisions françaises retenues par les auteurs.
L’exercice devient plus contestable encore lorsqu’on réunit, dans une même explication du déclin, la retraite à soixante ans, le collège unique, le regroupement familial, les trente-cinq heures, l’euro, le mariage pour tous ou la tarification à l’activité hospitalière. Ces décisions appartiennent à des domaines différents. Elles peuvent être discutées, critiquées, parfois sévèrement. Mais selon quelle unité de mesure établit-on qu’elles ont contribué à « couler la France » ? Quel poids attribue-t-on à chacune ? Quels effets ont été isolés ? Quelles hypothèses contraires ont été examinées ?
Que vient faire le mariage pour tous ?
Il est une décision dont la présence dans cet inventaire laisse particulièrement perplexe : l’ouverture du mariage aux couples de même sexe, par la loi du 17 mai 2013.
Que vient-elle faire dans une prétendue explication du déclin économique français ? Quelle entreprise a-t-elle empêché d’investir ? Quelle usine a-t-elle fait fermer ? Quel déséquilibre commercial a-t-elle provoqué ?
Nous aimerions que les auteurs nous l’expliquent.
On peut avoir toutes les convictions philosophiques, religieuses ou morales que l’on souhaite sur le mariage. Ce n’est pas notre sujet. Mais lorsqu’on prétend faire œuvre d’économiste, encore faut-il établir un rapport entre la décision que l’on condamne et les conséquences économiques qu’on lui attribue.
Peut-être voudrait-on suggérer que cette loi aurait contribué à l’effondrement de la natalité française ? Les statistiques ont ici l’inconvénient de contredire les explications trop faciles. Selon l’INSEE, le nombre des naissances a diminué de 24 % entre 2010 et 2025, sur un périmètre géographique comparable. La baisse avait donc commencé avant la loi de 2013. En 2025, 643 905 enfants sont nés en France, tandis que l’indicateur conjoncturel de fécondité s’établissait à 1,56 enfant par femme. Il faut remonter à la fin de la Première Guerre mondiale pour retrouver un niveau aussi faible².
Les recherches de l’Institut national d’études démographiques montrent que le recul de la fécondité s’inscrit dans une transformation profonde des conditions de vie et des aspirations : l’accès difficile au logement, l’allongement des études, l’entrée plus tardive dans un emploi stable, les difficultés de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, les incertitudes économiques. L’enquête Erfi 2 révèle également que le nombre d’enfants souhaités diminue, notamment parmi les jeunes générations³.
Et que dire de la manière dont les entreprises organisent le travail ? Des horaires incompatibles avec la vie familiale, de la précarité des contrats, des mobilités professionnelles imposées, des difficultés rencontrées par les jeunes parents pour accéder à des responsabilités sans sacrifier leur vie personnelle ? Voilà des questions de gestion qui mériteraient d’être étudiées lorsqu’on s’inquiète sincèrement de l’avenir démographique de notre pays.
L’histoire démographique ne se réécrit pas à partir de convictions morales. Et si l’on souhaite établir un lien entre le mariage pour tous et la dénatalité, la charge de la preuve appartient à ceux qui avancent cette hypothèse.
Les grands absents : les entreprises
C’est ici que les sciences de gestion, singulièrement absentes de cette reconstitution, retrouvent toute leur importance.
Car enfin, qui produit ? Qui investit ? Qui organise le travail ? Qui décide de fermer un établissement, de délocaliser une production, de distribuer les bénéfices plutôt que de renouveler les équipements ? Qui choisit une stratégie industrielle, un marché, une technologie ou un mode de financement ?
Les gouvernements ne prennent pas toutes ces décisions. Les entreprises, leurs dirigeants, leurs actionnaires et leurs partenaires financiers y jouent un rôle déterminant. Faire de cinquante décisions publiques l’explication privilégiée de cinquante années de transformations économiques revient à laisser dans l’ombre une partie essentielle des acteurs de l’économie.
Il est singulier qu’une pensée si prompte à dénoncer l’intervention de l’État semble parfois lui attribuer la responsabilité presque exclusive de ce qui ne fonctionne pas. Lorsque l’entreprise réussit, on célèbre volontiers l’initiative privée ; lorsqu’elle échoue, faudrait-il toujours rechercher la faute dans la loi, l’impôt ou la réglementation ?
Les stratégies de sous-traitance, les choix de localisation, la financiarisation des entreprises, les investissements productifs différés, la recherche de rendements financiers immédiats et les transformations des chaînes de valeur ne sont pas des phénomènes secondaires. Ils relèvent directement de la gestion. La gestion n’est pas une simple technique d’exécution des décisions prises ailleurs. Elle engage des choix, des arbitrages et des responsabilités.
L’hôpital, ou la gestion oubliée
Le débat sur l’hôpital offre, à cet égard, une illustration presque exemplaire. L’Institut Thomas More a retenu la tarification à l’activité parmi les décisions responsables du déclin français. Jean de Kervasdoué, ancien directeur des Hôpitaux et professeur au Conservatoire national des arts et métiers, a contesté cette interprétation dans Le Point, le 1er juillet 2026. Il ne saurait être soupçonné d’hostilité de principe aux exigences de gestion.
Dans leur réponse du 10 juillet, Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur reconnaissent que la tarification à l’activité ne doit pas être supprimée, mais replacée dans un financement associant l’activité, les missions hospitalières, les besoins territoriaux et la qualité des soins⁴.
Nous voilà assez loin de la condamnation d’une décision unique qui aurait contribué à couler le pays !
La question véritable est celle de la conception et de la gestion d’un système de financement, de ses incitations et des objectifs qui lui sont assignés. La tarification n’est pas la gestion hospitalière. Un indicateur d’activité n’est pas un indicateur de qualité. Et la maîtrise comptable d’une dépense ne constitue pas, à elle seule, une politique de santé.
Il en va de même de la dette publique, devenue l’explication universelle de nos malheurs. Comme nous l’écrivions dans un récent article de larsg.fr, la balance courante et la position extérieure nette renseignent sur des déséquilibres que le seul examen de la dette publique ne permet pas de comprendre, et l’État ne se résume pas à un coût.
Il est toujours possible de construire un inventaire des décisions que l’on regrette. On pourrait d’ailleurs dresser, avec la même assurance, une liste de cinquante décisions qui auraient sauvé la France. L’histoire n’est pas un tribunal dans lequel on choisit d’abord les coupables avant de rechercher les preuves.
À force de rechercher les mauvaises décisions de l’État, on finirait presque par oublier que les entreprises sont dirigées, que les investissements sont décidés et que les organisations sont gérées. C’est pourtant là que commencent les sciences de gestion.
Le nom de Thomas More
Il nous reste enfin un regret, plus personnel celui-là. Pourquoi avoir choisi de placer cette entreprise sous le patronage de Thomas More ?
J’ai toujours éprouvé une profonde admiration pour cet humaniste anglais, homme de foi, de résistance et d’une intelligence exceptionnelle. Son Utopia, publiée en 1516 sous le titre latin Libellus vere aureus nec minus salutaris quam festivus de optimo rei publicae statu deque nova insula Utopia, avait d’ailleurs trouvé sa place, jadis, dans les réflexions qui nourrissaient ma thèse⁵.
Thomas More ne fut ni un économiste au sens moderne du terme ni un théoricien du libéralisme. Mais il eut cette qualité, devenue précieuse, de soumettre l’organisation de la société à une interrogation intellectuelle exigeante. Son Utopia n’est pas un programme politique à appliquer, mais une invitation à réfléchir sur la propriété, les institutions, le travail, la richesse et la justice.
L’homme qui refusa de sacrifier sa conscience aux exigences du pouvoir d’Henri VIII, et le paya de sa vie en 1535, mérite assurément mieux que de prêter son nom à un organisme dont les prétentions scientifiques, du moins dans le travail que nous venons d’examiner, ne sont pas à la hauteur de ses affirmations.
On peut défendre des convictions libérales, conservatrices ou tout autres. Encore faut-il ne pas les déguiser en vérités scientifiques. La fidélité à un humaniste ne se mesure pas à l’usage que l’on fait de son nom, mais à l’exigence que l’on met à penser.
Cinq siècles après Utopia, nous aurions tort de l’oublier.
Et gérer n’est jamais innocent.
Philippe Naszályi · 31 octobre 2026
Notes et références
- Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur, 2026, 1975-2025 : les cinquante décisions qui ont coulé la France, rapport n° 36, Institut Thomas More, juin.
- Hélène Thélot, 2026, « Bilan démographique 2025. En 2025, le solde naturel en France est négatif pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », Insee Première, n° 2087, janvier ; Hélène Thélot, 2026, « Les naissances en 2025. Poursuite de la baisse des naissances », Insee Focus, n° 383, juillet.
- Milan Bouchet-Valat et Laurent Toulemon, 2025, « Les Français·es veulent moins d’enfants », Population & Sociétés, n° 635, juillet-août. https://doi.org/10.3917/popsoc.635.0001
- Jean de Kervasdoué, 2026, « Hôpital : le mauvais procès de l’Institut Thomas More », Le Point, 1er juillet ; Jean de Belot, Tarick Dali et Jean-Thomas Lesueur, 2026, « Financement de l’hôpital : l’Institut Thomas More assume ses critiques », Institut Thomas More, 10 juillet.
- Thomas More, 1516, Libellus vere aureus nec minus salutaris quam festivus de optimo rei publicae statu deque nova insula Utopia, Louvain, Thierry Martens. Voir également Richard Marius, 1984, Thomas More: A Biography, New York, Alfred A. Knopf ; John Guy, 2000, Thomas More, Londres, Arnold.









