Modifié le 28 août 2026.
À propos de La Lettre de l’avenir lumineux du français des affaires (LALFA), n°20, août 2026, ISSN 2968-4358, publiée par l’Association Actions pour promouvoir le français des affaires (APFA).
La Lettre de l’avenir lumineux du français des affaires (LALFA), que publie l’Association Actions pour promouvoir le français des affaires (APFA), consacre son numéro 20, daté d’août 2026, à un travail que l’on croirait, à tort, réservé aux seuls terminologues. Derrière bracketing, wardrobing, shopper, clutch player ou step back, se joue en réalité une question bien plus vaste : une langue peut-elle continuer à penser l’économie et la gestion si elle renonce peu à peu à nommer elle-même les pratiques nouvelles ?

La question mérite d’être posée dans une revue de sciences de gestion, d’autant que nous ne sommes pas, à l’égard de l’APFA, des observateurs distants : nous en sommes des partenaires de longue date, et cette association a distingué à plusieurs reprises La Revue des Sciences de Gestion. Cette proximité doit être dite ; elle n’affaiblit pas l’intérêt du propos, elle en éclaire l’origine. Depuis sa création, l’APFA défend une conception active du français des affaires et des « langues partenaires », résumée par sa devise : « favoriser l’enrichissement du français des affaires, résister à son appauvrissement ». Fait notable, elle ne décrète pas ce vocabulaire d’en haut : chaque numéro soumet ses fiches aux lecteurs, invités, par le bulletin joint, à donner leur accord ou à proposer d’autres désignations. La terminologie s’y construit donc collectivement, ce qui n’est pas indifférent pour qui étudie les organisations.
Quand les pratiques commerciales arrivent avec leur vocabulaire
L’intérêt du numéro tient à ce qu’il ne s’attaque pas seulement aux anglicismes déjà installés : il saisit la langue au moment même où de nouvelles pratiques économiques apparaissent ou se diffusent.
Le commerce électronique en offre une illustration remarquable, avec bracketing et wardrobing, deux termes relevés par L’Observateur (Magali Moulinet, « Le mot de la semaine », 4 janvier 2024). Le bracketing, littéralement « mise entre parenthèses », consiste à commander plusieurs exemplaires d’un même article, dans différentes tailles ou coloris, avec l’intention de n’en conserver qu’un. Le wardrobing désigne le fait de porter un vêtement neuf quelques jours, étiquette conservée, avant de le retourner à l’envoyeur.
Voilà précisément où la terminologie rencontre les sciences de gestion. Ces mots ne sont pas de simples ornements linguistiques : ils désignent des comportements de consommateurs lourds de conséquences sur les coûts logistiques, la gestion des retours, les stocks, le transport, la rentabilité du commerce en ligne et son empreinte environnementale.
Le problème devient alors intellectuel autant que linguistique. Faut-il admettre qu’une pratique née, ou d’abord conceptualisée, dans l’univers économique anglophone doive nécessairement conserver sa désignation anglaise ? Ou le français doit-il rester capable de produire un terme assez précis pour que chercheurs, entreprises, étudiants et consommateurs pensent le phénomène dans leur propre langue ?
La même logique vaut au-delà du commerce en ligne. Le numéro relève ainsi l’essor des surfparks, ces « mégapiscines » à vagues artificielles décrites par Le Monde (Jessica Gourdon, 9 et 10 novembre 2025), jusqu’au sweet spot du débutant, que l’on pourrait rendre par « position idéale ». Chaque pratique nouvelle arrive avec son lexique ; toute la question est de savoir qui, de l’usage anglophone ou de la langue d’accueil, le fixera.
Du « locker » au « casier » : l’anglais est-il toujours nécessaire ?
Même interrogation avec locker, que la Lettre propose de rendre par « casier » : une « consigne automatique permettant, lors d’un achat en ligne, de récupérer son colis à l’aide d’un code » (la définition est empruntée à Alternatives Économiques, n° 466, janvier 2026), la Lettre invitant ses lecteurs à en affiner la formulation.
L’exemple paraît modeste. Il ne l’est pas.
Les transformations de la distribution ont fait entrer dans le langage quotidien une multitude de termes empruntés à l’anglais. Or l’emprunt devient problématique lorsqu’il finit par laisser croire que l’innovation elle-même ne pourrait se penser qu’en anglais. Cette confusion entre innovation économique et anglicisation du vocabulaire est d’autant plus contestable que le français dispose souvent de mots parfaitement intelligibles, ou peut en créer. L’enjeu n’est pas de traduire mécaniquement chaque terme étranger, encore moins d’organiser quelque police du vocabulaire, mais de maintenir la capacité du français à produire des concepts précis dans les domaines de l’économie, de la gestion et du commerce.
« Chaland » plutôt que shopper
Le travail du Groupe de terminologie Économie et gestion d’entreprise (GT EGE), créé en 2002 et dont ce numéro de la Lettre reproduit plusieurs fiches, est à cet égard révélateur. On y trouve « achat malin » (ou « achat futé ») pour smart shopping, et surtout « chaland » pour shopper, fiche adoptée le 3 juillet 2018.
Le choix de « chaland » est particulièrement heureux. Le mot appartient depuis longtemps au français commercial ; sa réactivation montre que l’enrichissement d’une langue ne passe pas exclusivement par le néologisme, mais peut mobiliser un patrimoine lexical que l’évolution économique rend de nouveau utile. L’exposé des motifs de la fiche est ici décisif : la désignation shopper, dit-il, « est souvent confondue avec acheteur ». Or la fiche, appuyée sur des occurrences de la presse économique et commerciale relevées de 2002 (« Le shopper au service de la vente », Action commerciale) à 2018 (« Le prix bas pour attirer le chaland », Le Monde), distingue précisément le chaland (celui qui parcourt un lieu d’achat, physique ou en ligne) de l’acheteur, qui conclut la transaction.
Nous sommes ici au cœur d’un problème de gestion : nommer avec précision, c’est distinguer des réalités que l’imprécision lexicale finit par confondre. Et le marketing, précisément, ne traite pas de la même façon celui qui visite et celui qui achète.
Et même TINA devient « SAS »
La proposition la plus savoureuse du numéro est peut-être ailleurs. À l’acronyme désormais célèbre TINA (There Is No Alternative), le GT EGE oppose SAS, « sans autre solution » (aucune ambiguïté » avec S.A.S. le Prince de Monaco ou pour les adeptes des polars avec SAS Malko Linge, le héros des romans de feu Gérard de Villiers !), défini comme l’« acceptation sans discussion d’un modèle économique dominant » (fiche revue au GT EGE du 1er juillet 2014, sur une proposition de Jean-Claude de Schietere).
Le clin d’œil rejoint directement l’histoire des idées économiques. Car les mots du management ne sont jamais tout à fait neutres. Benchmarking, reporting, business model, corporate governance, compliance, lean management ou new public management ne sont pas seulement des expressions commodes circulant à l’échelle internationale : ils transportent des histoires, des méthodes, des représentations de l’entreprise et, parfois, des présupposés sur ce que devrait être une organisation bien gérée.
Quand l’équivalent français existe déjà : le cas du basket-ball
On objectera que le sport, plus encore que le commerce, paraît irrémédiablement anglophone. Le numéro relaie pourtant la liste de vocabulaire du basket-ball publiée au Journal officiel du 6 juin 2026 par la Commission d’enrichissement de la langue française. Vingt et un termes y donnent des équivalents nets : le clutch player devient « joueur décisif », le buzzer beater un « panier à la sirène », le game winner un « panier décisif », le step back un « pas en arrière ». C’est la réponse la plus directe à la question posée en ouverture : l’équivalent français existe, ou peut être forgé ; encore faut-il vouloir l’employer.
Nommer, c’est déjà choisir
C’est bien pourquoi l’affaire dépasse la terminologie. Adopter un terme sans le traduire, c’est souvent importer davantage qu’un mot : la représentation qu’il contient. Le new public management n’est pas la version anglaise d’une gestion publique neutre ; il en propose (hélas) un modèle (que je qualifierais de mortifère). Renoncer à nommer en français, ce n’est donc pas seulement perdre un mot : c’est parfois adopter, sans l’avoir discuté, le cadre de pensée qui l’accompagne.
À l’inverse, forger « chaland » pour shopper ou « sans autre solution » pour TINA, ce n’est pas verser dans le purisme : c’est se donner les moyens de distinguer, de critiquer, de conceptualiser, bref, de penser la gestion plutôt que de la subir. Une revue de sciences de gestion ne saurait y être indifférente : sa matière même est faite de mots qui décident de ce que l’on mesure, finance, rémunère et évalue.
Le numéro 20 de la LALFA rappelle ainsi, sous les dehors modestes de quelques fiches terminologiques (et d’un bulletin qui invite chacun à y contribuer), une vérité que les gestionnaires connaissent bien : nommer n’est jamais innocent. C’est déjà penser, et souvent déjà choisir.
Philippe Naszályi
Sources
La Lettre de l’avenir lumineux du français des affaires (LALFA), n° 20, août 2026, APFA, ISSN 2968-4358, et son Bulletin n° 20.
Magali Moulinet, « Le mot de la semaine » (bracketing, wardrobing), L’Observateur, n° 3092, 4 janvier 2024.
« Casier » pour locker : définition d’après Alternatives Économiques, n° 466, janvier 2026, p. 88.
Groupe de terminologie Économie et gestion d’entreprise (GT EGE, créé en 2002) : fiches « achat malin » (smart shopping, 1er juillet 2014), « chaland » (shopper, 3 juillet 2018), « sans autre solution / SAS » (there is no alternative / TINA, révisée le 1er juillet 2014, proposition de Jean-Claude de Schietere).
Occurrences relevées pour « chaland / shopper » : de Action commerciale, n° 225, décembre 2002, à Le Monde, 31 janvier 2018.
Jessica Gourdon, « Dans le monde, la déferlante surfpark » (sweet spot / mégapiscines), Le Monde, 9 et 10 novembre 2025.
« Vocabulaire du sport : basket-ball » (21 termes), Commission d’enrichissement de la langue française, Journal officiel, 6 juin 2026.