Modifié le 14 septembre 2026.
Il est des mots dont l’usage finit par produire l’exact contraire du sens. « Réforme » appartient désormais, dans le vocabulaire politique et économique français, à cette catégorie singulière.

Directeur de LaRSG
Les lecteurs de La Revue des Sciences de Gestion connaissent déjà notre goût, parfois un peu malicieux, pour ces mots que l’usage public finit par user jusqu’à leur faire dire autre chose que ce qu’ils signifient. Nous nous étions ainsi interrogés sur ce que voulait encore dire « assumer », devenu l’un des verbes obligés de la communication politique[1]. Nous avions poursuivi avec ces « mobilisé(e)s » que tout pouvoir convoque dès qu’il veut donner le sentiment de l’action[2]. Plus récemment, « indépendant(e) » nous avait conduit à rechercher ce qui subsistait réellement de l’indépendance derrière un qualificatif aussi avantageusement distribué[3].
Il fallait bien qu’un jour nous rencontrions la « réforme ».
Le mot mérite même une attention particulière tant il est devenu un viatique de l’action publique. On ne modifie plus, on ne réduit plus, on ne supprime plus, on ne libéralise plus : on réforme. Et puisque l’on réforme, comment pourrait-on raisonnablement être contre ?
L’étymologie devrait pourtant nous avertir. Réformer vient du latin reformare : « rendre à sa première forme », puis « améliorer[4] ». L’Académie française conserve aujourd’hui encore cette idée première : réformer consiste à « donner une forme meilleure » à quelque chose, en le corrigeant ou en rétablissant sa forme originelle.
Une réforme devrait donc, par définition, rendre meilleur.
L’histoire du mot confirme cette ambition. Réformer la justice, les lois ou les institutions signifiait les corriger. La réforme électorale pouvait désigner l’extension du droit de suffrage. Et lorsque la chrétienté occidentale entre, au XVIe siècle, dans le temps de la Réforme, le terme prend une ampleur autrement considérable : il ne s’agit pas d’un simple changement organisationnel, mais de retrouver une forme jugée plus authentique de la foi et de l’Église.
Réformer suppose donc historiquement une finalité.
C’est précisément ce qui semble s’être progressivement effacé.
À partir des années 1980, le mot acquiert dans le vocabulaire économique international une signification particulière. En 1989, l’économiste John Williamson entreprend de définir ce que « Washington » entend alors par policy reform. Il en tire ce que l’on appela bientôt le « consensus de Washington[5] ».
Discipline budgétaire, réorientation des dépenses publiques, réforme fiscale, libéralisation des taux d’intérêt, taux de change compétitif, libéralisation commerciale, ouverture aux investissements directs étrangers, privatisations, déréglementation, protection des droits de propriété : les dix prescriptions sont connues.
Soyons précis. Williamson n’est pas le doctrinaire caricatural d’un programme destiné à appauvrir les populations. Il contesta d’ailleurs lui-même les extensions ultérieures données à son expression. Mais la fortune politique du « consensus de Washington », ajoutée aux politiques d’ajustement structurel conduites à partir des années 1980, contribue à imposer une conception nouvelle de la réforme.
Réformer ne signifie plus nécessairement rechercher une forme meilleure de la société ; réformer signifie de plus en plus adapter les structures aux exigences d’un modèle économique.
Le critère de réussite se déplace avec le sens du mot. On mesure le déficit réduit, la dépense économisée, le marché libéralise, la concurrence introduite, la réglementation supprimée, la productivité gagnée ou la rentabilité obtenue.
Tout cela se mesure.
Mais une question risque de disparaitre du tableau de bord : qu’est-ce qui s’est effectivement améliorée pour les femmes et les hommes auxquels cette réforme s’applique ?
La question n’a rien de sentimental. Elle est économique, politique et, osons le dire dans une revue qui porte ce mot dans son titre, une question de gestion.
Une réforme qui améliore un ratio financier en détériorant durablement les conditions d’existence de ceux qui en supportent le coût peut être comptablement efficace et socialement régressive. Une diminution de dépense publique est bien une économie pour celui qui ne la paie plus ; elle ne démontre pas que le coût ait disparu ni, moins encore, que la situation se soit améliorée.
C’est ici que la réforme peut devenir une antiphrase politique.
En France, cette sémantique traverse les gouvernements successifs. Les présidences de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, sans oublier la Révision générale des politiques publiques (RGPP) du quinquennat précédent[6], en fournissent de nombreuses illustrations : réforme du marché du travail, réforme des retraites, réforme de l’assurance-chômage, réforme de l’organisation territoriale, réforme de l’hôpital, réforme de l’État, réforme des prestations et des mécanismes d’accompagnement social.
Emmanuel Macron n’a donc inventé ni le mot ni la logique.
Son action s’inscrit dans une histoire plus longue dont elle constitue plutôt un accomplissement français particulièrement systématique.
Le problème n’est d’ailleurs pas que l’on reforme trop. Une societe qui ne se transforme plus finit par subir les transformations qu’elle n’a pas voulues.
Le problème commence lorsque le mot dispense de démontrer le progrès qu’il annonce.
Reculer l’âge légal de départ à la retraite de 62 à 64 ans est un recul de deux années de cet âge légal, quelles qu’en soient les justifications économiques[7]. Durcir les conditions d’indemnisation du chômage demeure un durcissement. Ajouter des obligations à l’exercice d’un droit demeure l’ajout d’obligations.
Ces décisions peuvent être défendues. Mais elles ne deviennent pas un progrès par la seule vertu du mot « réforme ».
Et si nous regardions les résultats ?
Il reste une manière assez simple d’échapper aux querelles sémantiques : regarder les résultats.
En 2017, 8,9 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, soit 14,1 % de la population ; l’indice de Gini, qui mesure les inégalités de niveau de vie, s’établit a 0,2898.
Les dernières données disponibles, publiées par l’INSEE en juillet 2026 et portant sur 2024, font apparaitre 9,8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, soit 15,4 % de la population, et un indice de Gini de 0,3029. Les 20 % les plus modestes perçoivent 8,4 % de la masse totale des niveaux de vie, les 20 % les plus aisés 38,8 %. Deux des trois principaux indicateurs d’inégalités atteignent leur niveau le plus élevé depuis le début des séries en 1996[10].
Ne faisons évidemment pas dire aux chiffres ce qu’ils ne disent pas. Ils n’établissent aucune causalité mécanique entre une reforme particulière et l’accroissement des inégalités.
La période comprend la pandémie, la crise énergétique et l’inflation.
Mais ne leur faisons pas dire non plus qu’ils ne disent rien.
Après des années de « réformes » présentées comme indispensables à la prospérité collective, la France de 2024 est plus inégalitaire que celle de 2017.
La promesse peut donc légitimement être confrontée au résultat.
L’actualité de la sante en offre une illustration presque caricaturale. Augmenter ce qui reste à la charge du malade permet de diminuer la dépense de l’Assurance maladie.
Comptablement, l’économie existe. Économiquement, elle est moins évidente : la dépense n’a pas disparu, elle a changé de payeur. La DREES a précisément simulé en 2026 plusieurs mesures permettant à l’Assurance maladie obligatoire d’économiser un milliard d’euros par des déremboursements.
Rapporté au revenu, l’effort demande serait deux fois plus élevé pour les ménages modestes que pour les ménages aisés ; l’augmentation des franchises et participations affecterait particulièrement les personnes en mauvaise santé[11]. Voilà une assez curieuse manière de faire contribuer chacun selon ses moyens : proportionnellement davantage celui qui possède moins et davantage encore celui qui a la malencontreuse idée d’être malade. En plus, que l’on choisisse la torpeur estivale pour annoncer de nouvelles charges pesant sur la sante relève de ces usages politiques suffisamment anciens pour que nous ne nous attardions pas sur ces injustices mises en place par des politiciens a la dérive et sans courage.
La question de gestion est plus sérieuse : l’économie immédiate est-elle réellement une économie ?
Faire payer davantage peut conduire à renoncer ou à différer des soins. La DREES établissait déjà que 1,6 million de personnes avaient renoncé à des soins médicaux en 2017 et que, toutes choses observables égales par ailleurs, le risque était trois fois supérieur pour les personnes pauvres en conditions de vie[12].
Une consultation différée peut devenir une hospitalisation ; une prévention sacrifiée, une pathologie plus lourde ; quelques euros économisés aujourd’hui, quelques milliers dépenses demain.
C’est la vieille économie de bouts de chandelles, simplement parée des habits modernes de la « réforme structurelle ».
Un gestionnaire devrait pourtant le savoir : déplacer un coût n’est pas le supprimer, différer une dépense n’est pas économiser et optimiser une ligne budgétaire n’est pas optimiser un système.
Nous voici revenus à la question que le mot « réforme » permet trop souvent d’éviter : celle de la finalité.
La personne comme finalité
C’est précisément ce qui donne à Magnifica Humanitas, dont nous proposons un « essai de lecture », une résonance particulière dans ce numéro. La première grande encyclique sociale de Léon XIV consacrée à l’intelligence artificielle ne nous fournit pas un programme économique : elle pose une question plus fondamentale. Quelle place accordons-nous à la personne humaine lorsque nous organisons le progrès ?
Replacé dans la continuité de la doctrine sociale de l’Église, de Rerum Novarum a Laudato si’, le texte examine le travail, la démocratie, l’information, la guerre et la concentration du pouvoir technologique à partir d’un seul principe : la primauté de la personne humaine et du bien commun[13].
Le titre même invite au détour. Magnifica Humanitas : la magnificence, la beauté de l’humanité. Comment ne pas y entendre un écho du prédécesseur immédiat de Léon XIV ? Le pape François avait choisi le nom du Poverello d’Assise et emprunte au Cantique des créatures le premier mot de son encyclique, Laudato si’. Or nous célébrons cette année le huitième centenaire de ce Cantique de frère Soleil, louange à la beauté de la Création composée par François d’Assise[14].
D’une encyclique à l’autre, le même fil se tend : de la beauté de la Création chantée par François a la beauté de l’humanité proclamée par Léon XIV. La personne n’y domine pas la Création : elle en est à la fois le sommet et la part la plus fragile, et la mesure de tout progrès qui se veut véritable.
Une innovation n’est pas bonne parce qu’elle est nouvelle ; une politique n’est pas bonne parce qu’elle réduit une dépense ; une organisation n’est pas bien gérée parce que son tableau de bord s’améliore. Il faut encore savoir ce qu’elles font aux personnes.
Cette interrogation ouvre naturellement notre premier dossier consacre aux Innovations : penser l’innovation à partir de ses finalités, de sa gouvernance et de sa contribution au bien commun plutôt que de confondre nouveauté technologique et progrès humain.
Elle conduit tout aussi directement au deuxième dossier, « Gérer, une affaire de ressentis », et a l’entretien qui l’introduit. À partir de son ouvrage Santé mentale : un défi français. Comprendre, aider et se rétablir, Franck Peinaud refuse précisément de réduire la santé mentale au seul champ psychiatrique.
L’expérience vécue, la démocratie en santé, la pair-aidance, la place des proches, le rétablissement et le pouvoir d’agir replacent la personne au centre. Et lorsqu’il aborde les organisations, il rappelle leur responsabilité dans la prévention des risques psychosociaux et la préservation de la santé au travail.
Le rapprochement avec Magnifica Humanitas n’est pas artificiel. Derrière des objets différents, une même question est posée à nos disciplines : gérons-nous des dispositifs ou prenons-nous en considération des personnes ?
La personne n’est pas un « coût », un « flux », une « ressource », un « usager », un « bénéficiaire », un « patient », un « salarie » ou un « agent économique » avant d’être une personne. Le rappeler ne relève pas d’une aimable philosophie humaniste ajoutée à la gestion une fois les calculs terminés.
Cela détermine au contraire ce que nous choisissons de calculer et ce que nous appelons performance.
Le troisième dossier, consacré à interpréter la financiarisation, ferme presque naturellement la boucle. Là encore, interpréter signifie refuser de tenir le phénomène pour une donnée naturelle. La finance est un instrument ; elle devient problématique lorsque la valeur financière cesse d’être un moyen d’apprécier l’activité et prétend en devenir la finalité.
Innovation, santé mentale, management, financiarisation : les objets diffèrent, mais une même question demeure.
Que faisons-nous des personnes lorsque nous organisons les systèmes, les institutions, les entreprises et les politiques publiques ?
Magnifica Humanitas donne à cette interrogation une profondeur particulière en rappelant que la dignité de la personne humaine ne peut devenir une variable d’ajustement, fut-elle parée des vertus de l’efficacité, de la modernisation ou de la compétitivité.
Ce n’est pas refuser le changement que de demander à quoi il sert. Ce n’est pas nier les contraintes économiques que de vouloir en mesurer toutes les conséquences. Ce n’est pas davantage être hostile à la gestion que de rappeler qu’une bonne gestion ne consiste pas seulement à réduire un coût, mais à apprécier ce qu’une décision produit dans l’ensemble du système et dans la vie de ceux qui en supportent les effets.
Nous savons mesurer les moyens avec une précision croissante.
Il nous reste à ne pas perdre de vue les fins.
Charles de Gaulle en ouvrant la Ve République indiquait, dans une formule qui peut aussi servir de fil conducteur à ce numéro : « En notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l’homme. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, de faire vivre et de développer[15]. » !
Peut-être n’est-ce pas la plus mauvaise manière de reconnaitre une véritable reforme.
1. Ph. Naszalyi, « Assumer », La Revue des Sciences de Gestion, 2023/5, n° 323, p. 1-2, DOI : 10.3917/rsg.323.0001.
2. Ph. Naszalyi, « Mobilisé(e)s », La Revue des Sciences de Gestion, 2023/6, n° 324, p. 1-2, DOI : 10.3917/rsg.324.0001.
3. Ph. Naszalyi, « Indépendant(e) », La Revue des Sciences de Gestion, 2024/6, n° 330.
4. Dictionnaire de l’Académie française, 9e ed., Paris, Imprimerie nationale, 1992-2024.
5. John Williamson, (1937-2021), économiste britannique, « What Washington Means by Policy Reform », in John Williamson (dir.), Latin American Adjustment: How Much Has Happened?, Washington D.C., Institute for International Economics, 1990, p. 7-20.
6. Mise en place par Éric Woerth, ministre du Budget, des Comptes publics et de la Fonction publique (2007-2010), devenu par la suite député macroniste.
7. Loi n° 2023-270 du 14 avril 2023 de financement rectificative de la Sécurité sociale pour 2023 ; décret n° 2023-435 du 3 juin 2023, portant notamment application du relèvement de l’âge d’ouverture des droits à pension.
8. Christelle Rieg, Julie Solard, « En 2017, les niveaux de vie progressent légèrement, les inégalités sont quasi stables », Insee Première, n° 1772, 10 septembre 2019.
9. Christelle Rieg, Arnaud Rousset, « Niveau de vie et pauvreté en 2024. Les niveaux de vie augmentent sans freiner les inégalités », Insee Première, n° 2117, 9 juillet 2026.
10. INSEE, « Niveau de vie et indicateurs d’inégalités », séries annuelles 1975-2024 ; « Part de la masse totale de niveau de vie détenue selon la tranche de niveau de
vie », séries annuelles 1996-2024, données mises a jour le 9 juillet 2026.
11. Alexandre Fauchon, Odran Bonnet, « Dérembourser des soins pour maitriser la dépense de santé : qui paie ? », Les Dossiers de la DREES, n° 135, 18 fevrier 2026.
12. Aude Lapinte, Blandine Legendre, « Renoncement aux soins : la faible densité médicale est un facteur aggravant pour les personnes pauvres », Études et Résultats, DREES, n° 1200, 28 juillet 2021.
13. Léon XIV, Magnifica Humanitas. Lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, 15 mai 2026.
14. François d’Assise, Cantique des créatures (ou Cantique de frère Soleil), compose à San Damiano vers 1224-1225 ; le huitième centenaire en est célébré en 2025.
Le premier vers, « Laudato si’, mi’ Signore », a donné son titre à l’encyclique de François, Laudato si’. Lettre encyclique sur la sauvegarde de la maison commune, 24 mai 2015.
15. Charles de Gaulle, conférence de presse au Palais de l’Élysée, 25 mars 1959.