Seul 1 salarié français sur 10 craint d’être remplacé par l’IA

L’intelligence artificielle (IA) se démocratise et s’impose progressivement dans les outils utilisés au travail : selon le rapport People at Work2026 d’ADP Research, un collaborateur sur 5 dans le monde (20 %) a recours à l’IA presque tous les jours. Cette étude, qui dresse un état des lieux des usages et des perceptions de l’IA dans le monde professionnel, s’appuie sur une enquête menée auprès de plus de 39 000 collaborateurs dans 36 pays, dont 1 051 en France.

• 30 % des collaborateurs dans le monde utilisent l’IA plusieurs fois par semaine et 20 % presque chaque jour.
• En France, près de 3 salariés sur 10 (29 %) n’utilisent jamais l’IA, 24 % y ont recours plusieurs fois par semaine et 11 % presque quotidiennement.
• Seul 1 travailleur français sur 10 (11 %) se dit tout à fait d’accord avec l’idée que l’IA aura un impact positif sur son emploi, tandis qu’également 1 sur 10 (10 %) craint d’être remplacé par cette technologie.

En France, une adoption de l’IA à deux vitesses

Si l’IA s’intègre de plus en plus dans le quotidien professionnel, certains pays semblent y résister davantage que d’autres. C’est notamment le cas de la France, où seuls 11 % des collaborateurs déclarent utiliser l’IA presque quotidiennement, contre 20 % à l’échelle mondiale. Ils sont 29 % à n’avoir jamais recours à cette technologie (contre 15 % au niveau mondial) et 24 % l’utilisent plusieurs fois par semaine (contre 30 %). À première vue, l’Hexagone semble donc accuser un retard dans l’adoption de l’IA, se classant au deuxième rang des pays où les salariés ne l’utilisent jamais, derrière le Japon (43 %) et devant la Suède (28 %). A contrario, l’Inde (41 %), le Nigeria (39 %) et le Vietnam (36 %) sont les pays où l’utilisation quotidienne de l’IA est la plus répandue.

L’adoption de l’IA en France n’est toutefois pas homogène, et recouvre des usages différents selon le genre, l’âge et la taille de l’entreprise.

Au niveau du genre, la tendance observée en France s’inscrit dans une dynamique mondiale : les hommes sont plus nombreux que les femmes à adopter l’IA. En France, 28 % des hommes (contre 31 % à l’échelle mondiale) déclarent utiliser l’IA plusieurs fois par semaine, contre 20 % des femmes (29 % à l’échelle mondiale). A l’inverse, 35 % des femmes en France (17 % dans le monde) et 22 % des hommes (13 % dans le monde) affirment ne jamais y recourir.

Ces inégalités d’adoption se creusent encore davantage à l’intersection du genre et de l’âge :
• 45 % des femmes françaises de plus de 40 ans n’ont jamais utilisé l’IA, illustrant une double fracture générationnelle et de genre.
• À l’opposé, seulement 13 % des hommes de moins de 40 ans n’y ont jamais eu recours.
• Les hommes de plus de 40 ans occupent une position intermédiaire : 29 % n’ont jamais utilisé l’IA.
En outre, l’étude montre que l’usage quotidien de l’IA reste marginal dans les grandes entreprises françaises : seuls 8 % des collaborateurs y ont recours quotidiennement (contre 12 % dans les entreprises de moins de 1 000 salariés) et 31 % ne l’utilisent jamais (contre 27 %).

« Si le taux d’adoption de l’IA est très variable selon l’âge, le genre ou la taille de l’entreprise, la France n’est pas forcément en retard, étant donné que les chiffres à l’échelle internationale sont largement tirés vers le haut par les pays en développement. En tant qu’observateurs stratégiques du marché, nous constatons des signes d’une maturité croissante, avec une évolution vers davantage d’intégration et davantage d’attention portée à la manière dont l’IA peut accompagner la performance de l’entreprise. Le rôle des employeurs sera d’autant plus important pour répondre aux interrogations et aux incertitudes suscitées par l’IA, pour expliquer les enjeux et accompagner la formation à ces outils. Cela permettra de renforcer à la fois la performance et la confiance des salariés », indique Carlos Fontelas de Carvalho, Président d’ADP en France et Europe Centrale.

Des utilisateurs réguliers de l’IA davantage engagés et moins stressés…

L’utilisation de l’IA semble contribuer à améliorer l’expérience professionnelle. Ainsi, 30 % des travailleurs dans le monde ayant recours quotidiennement à l’IA dans le cadre de leur travail se déclarent pleinement engagés, tandis que seulement 11 % disent ressentir un stress négatif, soit deux fois moins que les non-utilisateurs (23 %).

Par ailleurs, les utilisateurs quotidiens de l’IA font état d’une meilleure dynamique d’équipe et sont plus nombreux à affirmer faire partie d’une équipe performante. Ils sont également plus susceptibles que les usagers occasionnels à considérer que leur emploi est à l’abri de toute suppression, ce qui souligne le lien étroit entre l’utilisation régulière de l’IA et le sentiment de sécurité professionnelle.

Mais aussi se disant moins productifs…

Cependant, les utilisateurs quotidiens de l’IA sont quatre fois plus susceptibles de se sentir moins productifs que ceux qui n’y ont pas recours. Cela suggère qu’à mesure que cette technologie s’intègre davantage aux activités quotidiennes, certains salariés peuvent avoir le sentiment de produire moins de résultats concrets par eux-mêmes. Alors que davantage de tâches routinières sont déléguées à l’IA et que les salariés se concentrent sur des projets plus stratégiques et à plus long terme, les organisations doivent repenser leur manière d’évaluer la productivité au travail et accompagner les managers de proximité à valoriser non seulement le volume mais aussi la qualité du travail accompli.

« L’IA ne transforme pas seulement notre façon de travailler, elle influence également le ressenti des collaborateurs au travail. Nos données montrent que les utilisateurs fréquents de l’IA font état d’un engagement plus élevé et d’un niveau de stress plus faible. Cependant, ils se sentent aussi moins productifs. Les employeurs qui aident leurs salariés à s’adapter à de nouvelles façons de travailler avec l’IA sont mieux à même de favoriser un environnement de travail où cette technologie est perçue moins comme une perturbation et davantage comme un véritable coéquipier », ajoute Nela Richardson, Cheffe économiste d’ADP.

Des salariés français qui se sentent toujours peu concernés par les impacts de l’IA

À l’échelle mondiale, 52 % des collaborateurs estiment que l’IA aura un impact positif sur leur emploi au cours des 12 prochains mois. A l’inverse, 28 % redoutent d’être remplacés par ces technologies, un chiffre en baisse de 3 points par rapport à la dernière édition. Par ailleurs, 42 % des répondants (-2 points) déclarent ne pas savoir comment l’IA va transformer leur emploi.

En France, seuls 11 % des travailleurs (un chiffre identique à l’année précédente) se disent tout à fait d’accord avec l’idée que l’IA aura un impact positif sur leur emploi. Ce chiffre est aligné sur la moyenne européenne (10 %), région où les salariés sont les plus pessimistes vis-à-vis de l’IA, derrière le Moyen-Orient et l’Afrique (26 %), l’Amérique latine (19 %), l’Asie-Pacifique (18 %) et l’Amérique du Nord (14 %).

Cependant, les salariés français ne sont que 10 % à craindre fortement d’être remplacés par l’IA, un chiffre en hausse de 2 points sur un an (8 %), dans la lignée des Européens (8 %). De même, 11 % en France et 10 % en Europe sont tout à fait d’accord avec l’affirmation qu’ils ne savent pas comment l’IA va changer leur emploi.

Les jeunes salariés se montrent particulièrement enthousiastes et préoccupés par l’IA, en raison de son impact potentiel à long terme sur leur carrière. En France, 16 % des 18-26 ans (+4 points sur un an) et 14 % des 27-39 ans anticipent des effets positifs sur leur travail, tandis que respectivement 12 % et 18 % (+7 points) redoutent d’être remplacés par la technologie. À l’inverse, les plus de 55 ans apparaissent plus détachés, estimant que l’impact de l’IA sur leurs dernières années d’activité sera limité : seuls 3 % d’entre eux craignent d’être remplacés.

Une perception inégale selon les métiers et les secteurs, portée par un sentiment ambivalent

Dans le monde, ce sont les salariés des services technologiques (30 %), de la finance et de l’assurance (25 %), et du secteur de l’information (20 %) qui se montrent les plus enclins à percevoir positivement l’impact de l’IA. En Europe, ce sont également les professionnels des services technologiques (22 %), et ceux de la finance et de l’assurance (16 %, ex aequo avec les services publics) qui sont les plus positifs.

Les professions intellectuelles, comme les ingénieurs, chercheurs ou développeurs, sont à la fois les plus optimistes et les plus inquiets : 25 % à l’échelle mondiale et 13 % en France sont tout à fait d’accord sur le fait que l’IA aura un impact positif sur leur emploi, contre respectivement 8 % et 6 % des salariés effectuant des tâches répétitives. En parallèle, 12 % des travailleurs intellectuels dans le monde et 10 % en France craignent également que l’IA ne finisse par les remplacer.

« Accompagner l’intégration de l’IA dans l’environnement de travail tout en préservant un équilibre entre l’humain et la technologie est primordial. L’IA représente un véritable levier de développement des compétences : gain de temps, simplification du quotidien et prise en charge des tâches les plus chronophages figurent parmi ses principaux atouts. Mais l’intervention humaine reste et restera essentielle pour gérer la diversité des situations, réduire les risques et garantir des résultats pertinents tant pour les personnes que pour les organisations », conclut Carlos Fontelas de Carvalho, Président d’ADP en France et Europe Centrale.

Méthodologie de la série de rapports issus de l’étude « People at Work 2026 »

Le rapport « People at Work 2026 » vise à mettre en lumière le sentiment général des salariés à travers le monde et la manière dont ils font face aux complexités d’un environnement de travail en mutation. Il présente des données relatives au sentiment des travailleurs, classées par zone géographique, type d’emploi et autres critères, afin d’offrir aux employeurs une vision précise et détaillée des effectifs mondiaux. Ces informations peuvent les aider à mieux comprendre leurs salariés et à prendre des décisions éclairées en matière de gestion des talents afin de soutenir la croissance de leur organisation.

Le rapport s’appuie sur une enquête menée par ADP Research auprès de 39 153 travailleurs dans 36 pays, dont 1 051 en France. L’étude repose sur un échantillon aléatoire stratifié selon l’âge et le sexe, permettant d’établir des comparaisons par pays. Les personnes interrogées proviennent d’une diversité de secteurs d’activité, de niveaux de formation, d’environnements de travail (sur site ou à distance), de types d’emploi et de niveaux de compétences. Elles occupent des fonctions variées, allant de postes de direction à des rôles opérationnels, au sein d’entreprises de toutes tailles.

HCERES : Jérôme Méric nommé directeur du département dédié à l’enseignement supérieur privé

Jérôme Méric est nommé directeur du département dédié à l’enseignement supérieur privé du Hcéres. La prise de fonction interviendra à compter du 1er septembre prochain, sous le rattachement de Coralie Chevallier, présidente du Hcéres.

Un chef ou une cheffe de département au département Établissements est d’ailleurs en cours de recrutement, le descriptif du poste étant toujours en ligne.

CEFDG versus Hcéres

Rappelons que la CEFDG (Commission d’Évaluation des Formations et Diplômes de Gestion) est l’unique instance nationale d’évaluation compétente pour évaluer la qualité des formations des écoles de management privées et consulaires. À ce titre, elle émet des avis sur la qualité des formations qu’elle transmet au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (MESR) pour leur donner l’autorisation de délivrer des diplômes revêtus du visa de l’État et/ou conférant grade de licence ou master.

L’évaluation des établissements relève, pour sa part, du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres). Le Hcéres est ainsi l’autorité publique indépendante chargée d’évaluer le système français d’enseignement supérieur et de recherche. Il est composé de huit départements, dont ce nouveau Département Enseignement supérieur privé (en cours de préfiguration) dont Jérôme Méric aura la direction.

Parcours de Jérôme Méric

Jérôme Méric, professeur des universités est membre de la CEFDG depuis 2021. Il avait été nommé Président de cette commission par le ministre chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et le ministre de l’Économie, des finances et de l’industrie par un arrêté du 3 décembre 2024, en remplacement de Mathilde Gollety.

Diplômé d’HEC, il est titulaire d’un DEA en sciences de gestion et d’une HDR de l’université Paris Dauphine – PSL. Il est aussi titulaire d’un Doctorat en sciences de gestion d’HEC

Jérôme Méric est professeur à l’IAE de Poitiers depuis 2011, spécialisé en contrôle de gestion et en gestion financière. Entre 2015 et 2017, il a dirigé le laboratoire Cerege de l’Université de Poitiers et a dirigé l’IAE de Poitiers entre 2017 et 2022. Jusqu’à sa nomination en tant que président de la CEFDG, il était déjà conseiller scientifique au Hcéres pour l’évaluation de la recherche.

Emmanuel Moulin nommé gouverneur de la Banque de France

Emmanuel Moulin devient le nouveau gouverneur de la Banque de France. À la suite du vote des commissions des finances de l’Assemblée nationale et du Sénat, le conseil des ministres du 27 mai 2026 a officiellement entériné la nomination d’Emmanuel Moulin comme gouverneur de la Banque de France. Il prendra ses fonctions le 2 juin 2026, pour un mandat de six ans.

Il succède à François Villeroy de Galhau, qui se voit conférer le titre de gouverneur honoraire. Emmanuel Moulin exercera ses responsabilités aux côtés de Denis Beau et d’Agnès Bénassy-Quéré, sous-gouverneurs.

Emmanuel Moulin assurera plusieurs présidences

En sa qualité de Gouverneur, Emmanuel Moulin assurera la présidence de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), de l’Observatoire de la sécurité des moyens de paiement (OSMP), de l’Observatoire de l’inclusion bancaire (OIB), du conseil de surveillance de l’Institut d’émission d’Outre-mer (IEOM) et du Conseil général de l’Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM). Il siégera également au Haut conseil de stabilité financière (HCSF) et au comité stratégique de l’éducation financière.

Au plan international

Sur le plan international, il représentera la Banque de France au Conseil des gouverneurs et au Conseil général de la Banque centrale européenne (BCE), au conseil d’administration de la Banque des règlements internationaux (BRI), ainsi qu’au G7 et au G20 dans leur filière Finances. Il exercera par ailleurs les fonctions de gouverneur suppléant au Fonds monétaire international (FMI).

Son parcours

Haut fonctionnaire diplômé de Sciences Po, de l’ESSEC et de l’ENA, Emmanuel Moulin a consacré l’essentiel de sa carrière à la stratégie économique et aux affaires financières européennes et internationales de la France.

Il a occupé les postes de directeur adjoint du cabinet du ministère de l’Économie et des Finances de 2007 à 2009, puis de conseiller économique à la Présidence de la République de 2009 à 2012. Entre 2012 et 2017, il devient Directeur général délégué du groupe Eurotunnel puis Directeur général de Mediobanca à Paris. Il exerce à partir de 2017 les fonctions de directeur de cabinet du ministère de l’Économie et des Finances, avant d’être nommé Directeur général du Trésor en 2020.

Il prend ensuite la direction du cabinet du Premier ministre en 2024, avant d’être nommé secrétaire général de l’Élysée en avril 2025.

DIDACTIPOLIS : une nouvelle maison d’édition

Denis DHYVERT et Marc RICHEVAUX informent la rédaction qu’ils lancent, dans un cadre associatif, une maison d’édition dont les ouvrages sont consultables et téléchargeables sur www.didactipolis.fr

Une maison d’édition ouverte

Ils cherchent des auteurs intéressés pour participer à cette démarche.

« Notre ambition et nos expériences, dont celle acquise avec notre partenaire Didactijuris, nous ont conduits à la mise en place d’une nouvelle collection pluridisciplinaire d’ouvrages, le plus souvent collectifs, sans exclure des réflexions d’auteurs uniques.
Ils aborderont les thèmes de l’économie, de la sociologie, des sciences politiques et bien d’autres aspects du monde contemporain.
Cette collection a également pour objectif de contribuer au rayonnement de la langue française et de la francophonie au sein des milieux académiques et professionnels. »

Les banques centrales du G7 publient un premier rapport sur les technologies quantiques

Le Quantum Technologies Working Group (QTWG) des banques centrales du G7 annonce la publication de son rapport : « Preparing for Quantum Technologies : Key Considerations for Financial Sector Participants ». Ce document constitue le premier livrable public de ce groupe de travail.

Qu’est-ce que le Quantum Technologies Working Group (QTWG) ?

Créé en 2025, le QTWG réunit les banques centrales du G7 afin d’analyser les implications économiques, financières et institutionnelles des technologies quantiques et de contribuer à un dialogue informé entre acteurs publics, financiers et technologiques.
Le QTWG, co-présidé par la Banque de France et la Bank of Canada, réunit également la Deutsche Bundesbank, la Bank of England, la Banca d’Italia, la Bank of Japan, le Federal Reserve Board et la Banque Centrale Européenne.

Un rapport de référence pour éclairer l’impact des ordinateurs quantiques

Les technologies dites « quantiques », relevant initialement de la recherche scientifique, sont aujourd’hui considérées par les institutions financières comme à la fois une source d’opportunités et de risques. Elles pourraient avoir des implications significatives pour la sécurité, la résilience et le bon fonctionnement du système financier, tout en transformant potentiellement les capacités de traitement et d’exploitation de l’information.

Dans ce contexte, le rapport du QTWG vise à établir une base d’analyse commune sur les implications potentielles des technologies quantiques pour les activités de banque centrale et, plus largement, pour l’écosystème financier.

Il s’inscrit dans une démarche institutionnelle, analytique et non prescriptive : il ne formule pas de recommandations opérationnelles, mais propose un cadre structuré pour comprendre le paysage actuel, incluant les enjeux, les incertitudes et les principales questions associées à ces technologies.

Une considération fondamentalement systémique

L’attention portée aux technologies quantiques tient à leur impact potentiel sur les mécanismes de confiance qui sous-tendent le système financier, en particulier les systèmes cryptographiques utilisés pour sécuriser les échanges numériques, les paiements et les données financières.

Les avancées attendues en informatique quantique pourraient, à terme, remettre en cause certaines hypothèses de sécurité sur lesquelles reposent ces systèmes. Si le calendrier de ces évolutions demeure incertain, leur nature et leur portée sont désormais identifiées. En particulier, le risque dit d’« attaque rétroactive (harvest now, decrypt later) », selon lequel des données chiffrées collectées aujourd’hui pourraient être déchiffrées à l’avenir, souligne la nécessité de prendre en compte la confidentialité des données à long terme.

Cette combinaison de risques établis, d’une incertitude quant à leur horizon temporel et de potentielles implications systémiques justifie une approche proactive en matière de sécurisation des données, compte tenu des enjeux de stabilité financière et de résilience des infrastructures de marché. Dans des environnements fortement interconnectés, des niveaux de préparation hétérogènes pourraient en effet créer des vulnérabilités susceptibles d’affecter l’ensemble, soulignant l’enjeu d’une coordination efficiente des acteurs du système financier.

Des opportunités émergentes à explorer

Le rapport souligne également que les technologies quantiques pourraient, à terme, créer de nouvelles opportunités en matière de traitement de l’information, en permettant d’aborder certains types de problèmes aujourd’hui difficiles ou très longs à traiter avec les approches de calcul classique.

Ces perspectives concernent notamment des situations caractérisées par une forte complexité computationnelle ou par des volumes importants de données, avec des applications potentielles pour certains cas d’usage financiers, tels que la modélisation des risques, ainsi que pour les fonctions d’analyse et de recherche économique au sein des banques centrales.

À ce stade, la portée et l’horizon de maturité de ces opportunités demeurent incertains. Leur concrétisation dépendra des avancées technologiques et de leur capacité à démontrer une valeur ajoutée tangible dans des environnements opérationnels.

Structurer l’anticipation dans un environnement en évolution

Dans ce contexte, le rapport met en avant la nécessité de proposer un cadre partagé d’analyse, afin d’éclairer les décisions futures, reposant notamment sur :

  • Une coopération étroite entre banques centrales, autorités publiques et acteurs financiers ;
  • Le développement de référentiels communs permettant d’évaluer de manière cohérente les risques, les opportunités et les arbitrages associés aux technologies quantiques.

Une dynamique collective tournée vers l’avenir

Le rapport s’appuie sur des travaux déjà engagés par les banques centrales du G7, incluant des activités de recherche, des expérimentations et des échanges avec les milieux académiques et technologiques. Il s’inscrit dans un processus de réflexion structuré et continu,  appelé à évoluer en fonction des avancées scientifiques et technologiques ainsi que des besoins des politiques publiques.

Agnès Bénassy-Quéré, Sous-gouverneure de la Banque de France, déclare : « Le rôle des banques centrales est d’anticiper et d’accompagner les transformations susceptibles d’affecter le système financier. Les technologies quantiques s’inscrivent dans cette dynamique, en ouvrant de nouvelles voies d’exploration tout en approfondissant la compréhension de certains risques dont les implications sont déjà identifiées. Ce rapport fournit un cadre analytique partagé pour structurer la compréhension collective et guider les travaux futurs de l’ensemble de l’écosystème. »

n°338 – Gérer n’est pas innocent !

La gestion est souvent ramenée à l’étude des mécanismes d’organisation, de coordination et de pilotage. Une telle approche n’est pas fausse ; elle demeure toutefois insuffisante si elle laisse dans l’ombre l’essentiel. Aucune pratique de gestion n’est en effet indépendante de la fin à laquelle elle se trouve ordonnée, ni de l’idée de l’homme qu’elle implique.

Philippe Naszályi
Directeur de LaRSG

Derrière les instruments, les procédures et les arbitrages, se dessine toujours une certaine représentation de l’action légitime, de l’autorité et du bien commun. Gérer, ce n’est donc jamais seulement administrer ; c’est donner forme à un ordre. Et un ordre ne mérite ce nom qu’à raison de la fin qu’il sert.

DOI (en attente)

C’est en ce sens que la pensée toujours actuelle de Thomas d’Aquin[1] conserve, y compris pour les sciences de gestion, une portée singulière. En rappelant que le bien commun est supérieur au bien particulier, le Docteur angélique ne formule pas seulement une exigence morale ; il fournit un principe de discernement pour tout ordre humain. Il réfute par avance toute la thèse néolibérale de l’« égoïsme » rationnel d’Ayn Rand qui, depuis Pinochet, Thatcher jusqu’à Macron et Ursula von der Leyen, nous oppresse et nous détruit ! Une organisation se mesure à ce qu’elle rend possible, à ce qu’elle protège, à ce qu’elle détruit, aux hommes qu’elle traite et à la part qu’elle prend, ou non, à la recherche du bien commun[2].

Cette exigence n’est pas seulement thomiste ; elle rejoint plus largement la tradition humaniste européenne. Car l’humanisme, lorsqu’on le prend au sérieux, ne consiste ni à flatter abstraitement « l’humain », ni à juxtaposer quelques références nobles a un discours technique. Il consiste à rappeler que toute connaissance de l’action engage une anthropologie, explicite ou implicite. La vieille formule de Térence garde ici toute sa force : Homo sum, humani nihil a me alienum puto[3]. Rien de ce qui est humain ne devrait être étranger à des disciplines qui prétendent organiser le travail des hommes, orienter leurs décisions, évaluer leurs performances et parfois même redéfinir les cadres de leur existence professionnelle.

De ce point de vue, les sciences de gestion ont trop souvent cédé à une tentation réductrice. À force de privilégier la modélisation, la procédure, l’indicateur et le pilotage, elles se sont exposées à oublier que leurs objets ne sont pas des mécanismes abstraits, mais des institutions habitées par des hommes, traversées par des conflits, travaillées par des représentations, des intérêts, des peurs, des souffrances, des fidélités et des espérances. Max Weber l’a établi depuis longtemps : la rationalité des moyens ne suffit jamais, par elle-même, à légitimer une action[4]. On peut administrer avec méthode une entreprise, une bureaucratie, une domination, voire une entreprise de destruction. L’ordre n’est donc pas synonyme de justice ; l’efficacité n’est jamais un acquittement. Charles Péguy l’exprime avec une lucidité sévère : « il y a des ordres apparents qui sont les pires désordres[5] ».

Sous cet angle, le numéro 338 se déploie selon une cohérence très nette. Ses trois dossiers ne se succèdent pas au hasard.

  • Gestion criminelle expose l’ordre du mal, lorsque l’organisation se met au service de la destruction.
  • Ressorts psychologiques des actes de gestion montre comment, au sein même des institutions ordinaires, la décision, le pilotage et la norme peuvent engendrer déni, aveuglement ou souffrance.
  • Gestion sociétale, enfin, déplace la réflexion vers les formes fragiles, ambiguës, mais nécessaires, d’une reconstruction du commun. Autrement dit, ce volume suit un trajet : du mal organisé à l’épreuve du bien commun, en passant par les pathologies ordinaires de l’action organisée.

Gestion criminelle

L’ouverture par Daech, sous la plume de Laurence Frank, n’a rien d’un effet spectaculaire gratuit. Elle est inaugurale comme le sont les leçons. Qu’y découvre-t-on ? Qu’une organisation peut être agile, résiliente, dispersée, capable de recomposition, d’essaimage, d’apprentissage et d’hybridation entre économie légale et criminalité organisée, et mettre précisément ces qualités au service du pire. Les Nations Unies décrivent encore, en février 2026, une menace multipolar, diffuse, adaptable et durable, avec une activité particulièrement forte de plusieurs affiliés, notamment en Afrique[6]. La leçon vaut bien au-delà du cas terroriste lui-même : l’agilité n’est pas une vertu en soi ; la résilience non plus. Même les capacités dynamiques peuvent servir l’abjection. Ce premier article pose ainsi d’emblée la question fondamentale du numéro : qu’est-ce qu’un ordre efficace lorsqu’il sert une fin mauvaise ?

Ce constat déborde le seul terrorisme. Il concerne aussi tous les appareils idéologiques, policiers ou théocratiques qui administrent la contrainte avec méthode. Les alertes publiées en janvier 2026 sur la répression en Iran, avec détentions arbitraires, disparitions forcées et risques de torture, montrent assez qu’un ordre peut être cohérent, stable, instrumenté, et néanmoins radicalement injuste[7]. Le mérite de cette entrée est donc de rappeler que l’organisation, prise en elle-même, ne saurait être admirée. Elle doit d’abord être jugée.

Ressorts psychologiques des actes de gestion

Le deuxième dossier, cette fois composé de quatre articles très variés, déplace cette interrogation vers l’intérieur des institutions ordinaires. On change d’échelle, non de question.

Il ne s’agit plus d’une organisation criminelle explicitement vouée à la destruction, mais de ces formes plus diffuses par lesquelles les institutions produisent, justifient ou masquent ce qu’elles font subir.

Sébastien Knockaert et François Grima traitent de l’arrêt d’un projet d’innovation. C’est d’abord une mythologie contemporaine qui vacille : celle selon laquelle il faudrait toujours lancer, prolonger, accélérer, transformer. C’est ce que souvent les politiciens à la petite semaine qui détruisent notre pays et son économie, qualifient de « reformer ». Savoir interrompre peut au contraire relever de la prudence. Il n’est pas de sagesse managériale sans capacité de renoncer lorsque la persévérance tourne à l’aveuglement. Le culte du mouvement pour le mouvement finit souvent par confondre activité et justesse.

L’analyse proposée par David Christophe Moriez et Miguel Liottier sur la perversion narcissique organisationnelle va plus loin encore. Elle montre qu’un système peut produire structurellement le double langage, l’effacement des responsabilités, la dénégation des identités professionnelles, la toxicité du pilotage et le détournement des textes mêmes qui devraient protéger. La souffrance n’y apparait plus comme un accident regrettable ; elle devient le signe d’un ordre institutionnel dérèglé, parfois même l’un de ses instruments de stabilisation.

La violence des organisations n’est pas toujours spectaculaire. Elle peut être froide, procédurale, normalisée, et d’autant plus difficile à combattre qu’elle se drape dans le vocabulaire de la performance ou de la conformité.

Benji Darius et Marie-Noëlle Albert abordent de la reconnaissance au travail en Haïti qui prend alors toute sa force.

Elle n’ajoute pas un terrain lointain à un ensemble déjà clos ; elle montre, dans sa nudité, à quel point le travail humain dépend de l’existence d’un ordre commun minimal. Dans une société marquée par l’extension territoriale des gangs, par l’augmentation des homicides, par les violences sexuelles, les déplacements forcés et l’effondrement de la sécurité ordinaire, la reconnaissance au travail ne peut évidemment pas être pensée comme dans les espaces sociaux protégés. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme signalait encore en mars 2026 plus de cinq mille cinq cents morts et plus d’un million quatre cent mille déplacés dans un contexte d’emprise croissante des bandes armées[8]. La question devient alors plus radicale : comment parler de reconnaissance là où les conditions mêmes de la vie commune sont atteintes ?

Cette contribution unifie au fond le dossier bien mieux qu’il n’y parait : elle fait comprendre que le désordre n’est pas seulement psychique ou organisationnel ; il peut être celui d’une société blessée jusque dans ses conditions d’existence.

Enfin, Mathieu Desgre et Sandrine Gaymard abordent la cognition sociale qui donne à cet ensemble son arrière-plan anthropologique. Le manager n’y apparait ni comme une fonction abstraite, ni comme un calculateur parfait, mais comme un être social situé, traversé par des motivations, des perceptions, des biais et des interactions. On touche ici à un point décisif : les ressorts psychologiques des actes de gestion ne relèvent pas d’un supplément de psychologie plaqué sur les organisations ; ils rappellent que toute décision est d’abord prise par des hommes, dans des cadres sociaux, symboliques et institutionnels déterminés.

Gestion sociétale

La dernière partie du numéro n’apporte pas une conclusion apaisée ; elle soumet au contraire le bien commun à une épreuve de réalité. Après l’ordre du mal, après les désordres internes des institutions, demeure la question décisive : comment discerner, dans les pratiques contemporaines, ce qui relève d’une contribution effective au commun et ce qui n’en reprend que le langage ?

La réflexion de Batoul Tamim, Benoit Petitpretre et Stéphane Bourliataux-Lajoinie sur le produit partagé prend place exactement à cet endroit. Elle oblige à distinguer ce qui relève d’un soutien réel à une cause d’intérêt général et ce qui ne constitue qu’un bénéfice symbolique pour l’entreprise. Le langage de la solidarité peut lui aussi être instrumentalisé ; il faut donc l’examiner, le classer, le comparer, le soumettre à des critères.

Dans ce domaine, l’affichage moral est souvent plus abondant que la preuve de l’utilité commune. Le dossier sociétal s’ouvre ainsi sous le signe d’une vigilance : le bien commun n’est pas dans les mots, mais dans les effets.

Le travail de Julien Benomar sur l’impact économique et social de l’entrepreneuriat de refugies internes au Mali porte plus loin encore cette exigence. Il ne s’agit plus seulement d’apprécier une rhétorique sociétale, mais de se demander si une action organisée peut effectivement contribuer à restaurer des capacités humaines dans un monde fracturé par les conflits, les déplacements et la crise de légitimité de certaines formes d’aide. Le bien commun cesse alors d’être un mot noble pour redevenir une question de reconstruction, d’autonomisation et d’effets vérifiables. Après le mal organisé et après les souffrances ordinaires de l’institution, cette dernière séquence ne « répare » pas le numéro : elle en tire la conséquence. Si l’ordre vaut par sa fin, encore faut-il regarder à quelles conditions un ordre plus juste devient possible.

Ainsi se comprend l’unité du 338. C’est ici que Thomas d’Aquin rejoint, en profondeur, l’humanisme classique. Une organisation juste n’est pas celle qui fonctionne seulement bien. C’est celle qui ordonne sa puissance à une fin qui excède sa seule conservation, sa seule croissance ou sa seule domination. Le bien commun n’est ni une abstraction pieuse, ni le décor verbal des institutions qui veulent se donner bonne conscience. Il est la mesure à laquelle se juge la qualité d’un ordre. Il oblige à demander non seulement comment une organisation décide, mais ce qu’elle rend possible, ce qu’elle protège, ce qu’elle détruit, ce qu’elle sacrifie. À cette aune, la gestion cesse d’apparaitre comme une simple ingénierie des moyens ; elle redevient une épreuve de responsabilité.

Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum ![9], là où est le trésor, là aussi va le cœur. Cela vaut aussi pour les organisations. Là où elles placent leur mesure ultime se révèle ce qu’elles servent véritablement. Si leur trésor est la seule performance, elles finiront par sacrifier des hommes à leurs indicateurs. Si leur trésor est la seule conformité procédurale, elles écraseront les singularités sous les mécanismes. Si leur trésor est la seule puissance, elles administreront le mal avec compétence. Mais si leur trésor demeure le bien commun, alors seulement l’ordre cesse d’être une idole pour redevenir un service.

Le mérite de ce numéro de printemps est précisément de reconduire la gestion à cette question sans faux apaisement.

Non en opposant naïvement le bien au mal, mais en montrant, d’un bout à l’autre, que les formes de l’organisation, du commandement, de l’évaluation ou de l’engagement ne prennent sens qu’à partir de la fin qu’elles servent. Pascal l’avait vu avec une netteté qui demeure la nôtre : « La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique[10] ».

À l’échelle des organisations aussi, il ne suffit donc pas qu’une institution tienne, coordonne ou s’adapte ; encore faut-il savoir ce qu’elle fait tenir. Car gérer n’est pas innocent !


1. Thomas d’Aquin (1224/25-1274), théologien dominicain et philosophe majeur de la scolastique médiévale, auteur de la Somme théologique (1265-1274), connu comme le « Docteur angélique », canonise en 1323 et proclamé Docteur de l’Église en 1567. Sa pensée, d’abord contestée dans le milieu théologique parisien et visée lors des condamnations de 1277 à l’Université de Paris, est ensuite devenue une référence majeure de la théologie catholique et de la philosophie occidentale.

2. Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, I-II, q. 90, a. 3, ad 3, sur l’ordination du bien particulier au bien commun ; voir aussi IIa-IIae, q. 58, a. 9, ad 3 : « bonum commune est finis singularum personarum in communitate existentium ».

3. Terence, Heautontimoroumenos, v. 77 : « Homo sum, humani nihil a me alienum puto ».

4. Max Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, Tubingen, Mohr, 1922 ; trad. fr. Économie et société, Paris, Plon, 1971 ; voir aussi Le savant et le politique, Paris, La Découverte, 2003.

5. Charles Péguy, Notre jeunesse (1910), dans Œuvres en prose complètes, t. III, éd. Robert Burac, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1992.

6. Conseil de sécurité des Nations unies, Twentieth report of the Analytical Support and Sanctions Monitoring Team submitted pursuant to resolution 2734 (2024) concerning ISIL (Da’esh), Al-Qaida and associated individuals and entities, S/2026/44, 4 février 2026. Le rapport qualifie la menace de « multipolar ».

7. Amnesty International, « What happened at the protests in Iran? », 26 janvier 2026. Amnesty y signale notamment des détentions arbitraires, des disparitions forcées et des risques de torture dans le cadre de la répression.

8. Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, « Gangs expand reach in Haiti amid persistent deadly violence », 24 mars 2026 ; voir aussi la mise à jour devant le Conseil des droits de l’homme du 26 mars 2026. Le rapport mentionne notamment 5 519 personnes tuées et plus de 1,4 million de déplacés.

9. Matthieu, 6, 21 : « Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum ».

10. Blaise Pascal, Pensées, fragment « Justice, force », éd. Brunschvicg, fr. 298 ; éd. Lafuma, fr. 103 ; éd. Sellier, fr. 135. Texte reproduit et annoté sur le site pensées de Pascal.

Cabinets comptables et IA : comment transformer une révolution en opportunité ?

Certaines transformations s’installent progressivement, tandis que d’autres bouleversent radicalement les équilibres établis. L’intelligence artificielle (IA) appartient sans conteste à cette deuxième catégorie pour les professionnels de la comptabilité. Ce qui se joue aujourd’hui dans les cabinets comptables ne se limite d’ailleurs pas à une avancée technologique : c’est une refonte en profondeur de la notion de valeur, du rôle des professionnels, et, in fine, de l’identité même de la profession comptable.

La comptabilité change de métier

Pendant des décennies, la comptabilité s’est construite autour d’un modèle opérationnel : traiter, enregistrer, contrôler, produire. La valeur résidait principalement dans la capacité à exécuter ces missions avec fiabilité, dans des délais serrés et en respectant des exigences réglementaires strictes. Ce modèle a façonné les structures, les tarifications et les parcours de carrière.

Pourtant, ce modèle traditionnel commence à vaciller. Une interrogation majeure s’impose alors : les cabinets comptables doivent maintenir, voire réinventer leur valeur ajoutée, alors que leur activité historique, autrefois source de différenciation, se standardise et s’automatise, perdant ainsi son caractère unique.

Une analyse en six points pour les cabinets comptables avec l’avènement de l’IA

– La productivité : un levier qui redessine la valeur pour les cabinets comptables

L’IA ne se contente pas d’accroître la productivité : elle transforme la nature des opérations. Si un collaborateur peut désormais traiter deux fois plus de dossiers qu’il y a cinq ans, la question ne porte plus sur l’efficacité individuelle, mais sur la valeur systémique de ce qui est produit. Que vaut encore une prestation si tout le monde peut la réaliser plus rapidement, mieux et à moindre coût ?

La profession doit ici faire preuve de lucidité. Certaines tâches historiques — la saisie, les contrôles de base, les traitements standardisés — vont perdre de leur valeur économique, non pas parce qu’elles disparaîtront, mais parce qu’elles deviendront abondantes. Or, dans toute économie, l’abondance entraîne une baisse des prix et une érosion de la différenciation. Ignorer cette réalité serait une erreur stratégique.

– Vers une nouvelle définition du métier grâce à l’IA

S’en tenir à ce constat serait tout aussi réducteur. En effet, l’IA ne se contente pas de libérer du temps : elle libère surtout des capacités cognitives. Elle permet de réinventer le cœur du métier :

  • en passant de l’exécution à l’interprétation,
  • de la production à la décision,
  • du passé à l’anticipation.

Le comptable de demain ne sera plus un simple opérateur, aussi rapide soit-il. Il deviendra un professionnel augmenté, capable d’analyser les données, de les contextualiser, de détecter des signaux faibles, de sécuriser les flux et d’éclairer les choix. Son rôle s’approchera davantage de celui d’un analyste, d’un superviseur, voire d’un copilote financier.

– Deux modèles pour l’avenir des cabinets

Cette transformation impose un choix clair aux cabinets comptables :

  • Certains continueront à s’organiser comme des usines de production, optimisant sans cesse leurs processus pour gagner en productivité. Mais ils s’engageront alors dans une logique de commoditisation : pression sur les prix, concurrence accrue, marges réduites.
  • D’autres feront un pari différent. Pour eux, la production ne sera plus une finalité, mais un socle. La vraie valeur résidera dans l’exploitation intelligente de cette production. Ces cabinets évolueront vers un modèle de partenaire stratégique : DAF externalisé, conseiller en gestion, accompagnateur de décision.

– Le cabinet comptable, un acteur clé de l’accompagnement économique

C’est ici qu’émerge la figure du « médecin de famille économique ». À l’image du médecin généraliste, le cabinet ne se contentera plus de traiter des données. Il connaîtra l’historique de ses clients, comprendra leurs cycles, identifiera leurs fragilités et anticipera les risques. Il ne se limitera plus à constater : il alertera, orientera, rassurera, et tranchera lorsque nécessaire.

Dans ce modèle, la relation avec le client change de nature. Elle devient continue, proactive, fondée sur la confiance et une compréhension fine du contexte. La donnée n’est plus seulement un produit à livrer : elle devient un langage à interpréter.

– Les défis organisationnels et culturels

Ce basculement ne se fera pas sans effort. Il nécessitera :

  • de nouvelles compétences,
  • de nouvelles organisations,
  • et souvent, un changement culturel profond.

Il faudra investir dans la formation, repenser les offres et redéfinir les indicateurs de performance. Mais surtout, il faudra renoncer à une illusion : celle qui consiste à croire que l’amélioration de la productivité suffira à garantir l’avenir.

– Le véritable enjeu : créer de la valeur grâce à l’intelligence

La véritable question n’est donc pas de savoir combien de dossiers un collaborateur peut traiter, mais dans quelle mesure les décisions du cabinet aide effectivement son client à prendre, plus tôt, mieux et avec plus de sécurité les bonnes décisions.

En effet, l’IA ne remplace pas la valeur humaine : elle la déplace. Et dans ce déplacement, elle oblige la profession à choisir :

  • rester producteur dans un monde où produire ne suffit plus,
  • ou devenir interprète, conseiller et partenaire dans un monde où comprendre fait toute la différence.

Tribune de Jean-Baptiste Haentjens,
Chief Product and Technology Officer (CPTO) chez MyUnisoft

Recours sur l’Administration Numérique des Étrangers en France, une victoire collective pour l’accès aux droits

Ce mardi 5 mai 2026, le Conseil d’État a statué sur le recours contentieux engagé par la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), aux côtés de neuf associations* – Forum réfugié, Secours Catholique, Emmaüs Solidarité, France Terre d’Asile, Coallia, JRS France, Aurore, La Cimade et le Groupe SOS Solidarités – visant à dénoncer les dysfonctionnements persistants de l’Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF).

Par sa décision, le Conseil d’État enjoint à l’État de prendre les mesures nécessaires afin de garantir le bon fonctionnement de ce service public numérique et d’assurer un accès effectif aux droits des personnes étrangères.

Depuis plusieurs années, les associations alertent sur les défaillances techniques et structurelles de la plateforme, qui ont pour conséquence de priver de nombreuses personnes étrangères de l’exercice effectif de leurs droits, aggravant la précarisation et pénalisant lourdement les associations qui les accompagnent ou, qui comme de nombreuses entreprises les emploient.

Une enquête menée par la FAS en octobre 2024 a mis en évidence des suspensions de droits auprès de France Travail ainsi que d’autres organismes sociaux, compromettant les parcours d’insertion et plongeant de nombreuses personnes dans une situation d’insécurité économique, administrative et sociale.

Face à la persistance de ces dysfonctionnements, la FAS, aux côtés de neuf autres organisations, a saisi le juge administratif en mars 2025 afin qu’il enjoigne à l’État de mettre un terme à ces atteintes. Au cours de la procédure, le collectif s’est élargi : plusieurs organisations ont déposé des interventions volontaires au soutien du recours, parmi lesquelles la CGT et la CFDT.

Le collectif salue cette décision du Conseil d’Etat qui reconnait le préjudice subi et les dysfonctionnements majeurs et rappelle l’obligation pour l’État de garantir un service public accessible et continu, y compris lorsqu’il est dématérialisé. Cette décision ouvre la voie à une sortie des impasses qui plongent aujourd’hui trop de personnes dans des ruptures de parcours, avec des conséquences lourdes pour elles comme pour l’efficacité des politiques publiques et la vie des entreprises.

Une ANEF fonctionnelle constitue un enjeu majeur : elle doit être un outil de protection, de sécurisation des parcours et de renforcement de l’action publique.

Cette décision confirme la légitimité de l’action collective menée par les associations pour la défense des droits fondamentaux. Ce collectif précise qu’il sera vigilant à la mise en œuvre rapide des mesures ordonnées, et se réjouit de celles déjà annoncées par le ministère de l’Intérieur via une instruction du 5 avril et demeurera pleinement disponibles pour travailler avec les pouvoirs publics à leur déploiement effectif dans les meilleurs délais.

→ Lire la décision de justice rendue par le Conseil d’État 

* Les organisations co-requérantes : Aurore, Coallia, Emmaüs Solidarité, Forum Réfugiés, France terre d’asile, JRS France (Jesuit Refugee Service), Cimade, Groupe SOS, Secours Catholique – Caritas France, Les interventions volontaires : Amnesty International, ADA (Accueil demandeurs d’asile) et GAS (Groupe Accueil et Solidarité), Femmes de la Terre, CFDT, CGT, JACI (syndicat Justice administrative collective et indépendante)

Facturation électronique : le compte à rebours est lancé, et il ne sera pas reporté

En septembre 2026, la facturation électronique entre en action. Toutes les entreprises françaises assujetties à la TVA devront recevoir des factures au format électronique. Les grandes entreprises et les ETI devront également émettre dès cette date. Les PME, TPE et micro-entrepreneurs suivront en septembre 2027. Après un premier report de deux ans, le message est clair : la réforme ne sera pas reportée. Pourtant, de nombreuses entreprises n’ont toujours rien engagé. Il devient nécessaire de passer à l’action.

La facturation électronique c’est trois obligations, pas une seule

Réduire la réforme au e-invoicing revient à n’en voir qu’une fraction. Le dispositif repose sur trois piliers :

  • Le e-invoicing : échange de factures structurées (UBL, Factur-X, CII) entre entreprises via des plateformes agréées (PA).
  • Le e-reporting de transactions : déclaration à la DGFiP des opérations B2C et internationales, tous les dix jours.
  • Le e-reporting de paiement : transmission des encaissements le 10 du mois suivant, pour les factures soumises à la TVA sur encaissement, y compris les acomptes.

L’entreprise doit également identifier ses cas d’usage parmi les 44 cas particuliers référencés par l’AFNOR (BTP, marketplaces, auto-facturation, régime de marge…). Cette responsabilité incombe à l’entreprise, et non à la PA.

À cela s’ajoutent quatre nouvelles mentions obligatoires sur chaque facture dès septembre 2026 : SIREN du client, catégorie de l’opération, option de TVA sur les débits, adresse de livraison si différente de celle de facturation. Conséquence directe : une base clients non fiable entraîne le rejet des factures.

ETI ou PME ? Le piège des seuils de la facturation électronique

Moins de 250 salariés et moins de 50 M€ de chiffre d’affaires : statut de PME (émission en 2027). Dès qu’un seul seuil est dépassé : statut d’ETI (émission dès 2026). L’évaluation se fait par SIREN, sur la base des arrêtés comptables avant le 1er janvier 2025. Une entreprise de 300 salariés avec 30 M€ de chiffre d’affaires est déjà une ETI. Une vérification de la classification sur le site des impôts s’impose.

Bien choisir sa plateforme agréée (PA)

Toutes les plateformes agréées ne se valent pas. Trois critères essentiels :

  • L’adéquation sectorielle : maîtrise des cas d’usage spécifiques.
  • La compatibilité avec les outils comptables : connexion native de l’ERP ou nécessité d’interfaçage.
  • La souplesse contractuelle : possibilité de changement de PA prévue par la loi, avec vigilance sur les engagements pluriannuels.

L’utilisation simultanée de plusieurs PA reste possible (réception, émission, par activité). En cas d’ERP non prêt, une inscription à l’annuaire via une PA temporaire constitue une solution transitoire. L’essentiel consiste à être référencé.

Le progiciel de gestion intégré est-il prêt ?

De nombreux logiciels de facturation restent peu évolutifs ou proposent des modules à coût élevé. Sur Microsoft Business Central, le composant standard e-Document n’arrivera que vers juin-juillet 2026 (version 2026 Wave 1), uniquement en SaaS. Pour les versions antérieures (NAV 2009 à NAV 2018, BC 14), aucune mise à jour légale n’est prévue.

Une approche via B2Brouter, plateforme agréée par la DGFiP et déjà déployée dans plus de 100 pays auprès de 200 000 entreprises, permet de couvrir l’intégralité du périmètre : e-invoicing, e-reporting, transmission des statuts, conversion automatique des formats (UBL, CII, Factur-X, Chorus UBL). La solution est connectée à Peppol, Chorus Pro, au SDI italien et à de nombreux réseaux publics et privés, répondant ainsi aux enjeux des groupes multi-ERP et internationaux.

Concernant Dynamics 365 Finance and Operations et les versions antérieures (AX2012, AX2009…), un connecteur permet la communication avec toute PA sélectionnée. Microsoft ne propose un connecteur universel qu’en juin 2026 et ne le rend pas disponible pour les versions antérieures.

Côté SAP, l’éditeur est devenu PA via SAP Document and Reporting Compliance (DRC), solution cloud hébergée sur la SAP Business Technology Platform (BTP), connectée à S/4HANA, ECC sous maintenance et Business One. Cette solution assure une compatibilité multi-pays (France, Italie, Belgique), atout pour les groupes internationaux. Elle reste toutefois limitée aux environnements SAP, au format UBL uniquement, et certaines anciennes versions d’ECC hors maintenance ne peuvent être connectées.

L’expérience terrain, notamment en Belgique où la facturation électronique est obligatoire depuis janvier 2025, met en évidence une limite importante : les contrôles de conformité interviennent après la comptabilisation. En cas d’erreur, une contre-passation, une annulation puis une recréation de la facture deviennent nécessaires.

Pour répondre à cette contrainte, un assistant fondé sur l’IA générative a été développé, positionné en amont de la validation. Cet outil vérifie automatiquement SIREN, SIRET et numéro de TVA intracommunautaire via l’API de l’AIFE, puis analyse les résultats afin de détecter incohérences, sociétés inactives ou erreurs de saisie avant émission. Le traitement simultané de plusieurs factures permet d’identifier rapidement des anomalies qui auraient nécessité plusieurs heures de vérification manuelle.

Des sanctions réelles

La loi de finances 2026 prévoit une mise en demeure, puis une amende de 500 €, portée à 1 000 € tous les trois mois. L’annuaire public affichant le matricule PA de chaque entreprise, l’identification des retardataires devient immédiate. La DGFiP annonce une certaine bienveillance envers les entreprises engagées dans la démarche.

Un vrai levier de performance

Au-delà de la contrainte, les gains sont significatifs : preuve de réception des factures réduisant les délais de paiement, rapprochement automatique commande-facture, réduction des fraudes au faux RIB et, à terme, pré-remplissage des déclarations de TVA. L’Italie, pionnière avec le SDI, a démontré l’intérêt de cette visibilité en temps réel, notamment pour cibler les aides économiques.

Il est urgent d’y aller

Un audit des processus, l’identification des cas d’usage, le choix des plateformes agréées et la réalisation de tests avant septembre 2026 deviennent indispensables. De nombreuses entreprises optent pour un déploiement global en une seule phase, même lorsque l’émission n’est requise qu’en 2027.

La facturation électronique ne constitue pas une fin en soi. Elle marque le point de départ d’une modernisation des processus financiers. Une transformation bien menée peut devenir un avantage compétitif décisif.

Tribune par Nabil Cheurfa,
Directeur Avant-vente chez TVH Consulting

Comment l’intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture

Mission d’information « Création, diffusion et acquisition des connaissances : comment l’intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture »

La mission d’information « Création, diffusion et acquisition des connaissances : comment l’intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture », présidée par M. Roger Chudeau, se réunira sur l’ordre du jour suivant :

MARDI 5 MAI 2026

À 9 heures

– Table ronde réunissant Mmes Aude Blanckaert Guéneau, présidente, et Orianne Ledroit, déléguée générale de EdTech France ; Mme Catherine de Vulpillières, vice-présidente chargée de la recherche et M. Jean Bayet, vice-président chargée des relations institutionnelles de l’Association française des industriels du numérique dans l’éducation et la formation (Afinef) ; M. Guillaume Leboucher, fondateur de l’Institut l’IA pour l’école

JEUDI 7 MAI 2026

À 9 heures 30

– Audition de Mme Sophie Viger, directrice générale de l’École 42

À 13 heures

– Table ronde réunissant MM. Audran Le Baron, directeur du numérique pour l’éducation du ministère de l’éducation nationale, Axel Jean, chef du bureau du soutien à l’innovation numérique et à la recherche appliquée au sein de la sous-direction de la transformation numérique, et Elie Allouche, chef de projet recherche appliquée, IA et éducation, membre de l’équipe nationale #CREIA au sein du ministère de l’éducation nationale

À 14 heures

– Table ronde réunissant M. Guillaume Leblanc, responsable des affaires publiques pour la France et l’Europe du Sud du groupe Relx et M. Sébastien Schlosser, vice-président de la filiale Elsevier ; MM. Gilles Pécout, président, et Philippe Lonné, directeur général de la Bibliothèque nationale de France ; M. Julien Tanguy, directeur général, et Mme Sumi Saint Auguste, directrice des affaires publiques du groupe Lefebvre

Rapporteure : Mme Céline Calvez


Diffusion en direct et à la demande sur le site de l’Assemblée nationale

Sur le site de l’Assemblée nationale :

L’humanisme dans l’enseignement supérieur de gestion : « former des décideurs responsables »

Lors de la 22e journée « Humanisme et Gestion », du 9 avril 2026, la première table ronde était consacrée au thème « L’humanisme dans l’enseignement supérieur de gestion ». À cette occasion, Philippe Naszályi aura choisi se revenir sur un angle spécifique : « former des décideurs responsables ».

Humanisme et Gestion
De gauche à droite :
Emmanuel Métais, Directeur Général de l’EDHEC Business School
Eric Lamarque, Directeur de l’IAE Paris – Sorbonne Business School
Philippe Naszályi, Directeur de La Revue des Sciences de Gestion
Olivier Maillard, PhD, Directeur Général de l’IPAG Business School
et Jacques Igalens, Professeur émérite de l’Université de Toulouse animateur de la table ronde.

Photo : Mohamed Karim KEFI

Propos de Philippe Naszályi

Vous ne m’avez pas invité au milieu de cet aréopage d’universitaires pour que je vous parle comme un ancien universitaire, mais plutôt certainement comme le directeur de la plus ancienne revue francophone de management qui a célébré l’an passé ses 60 ans, c’est-à-dire comme une sorte de producteur de savoirs en gestion.

Je vais donc à ma modeste place essayer de vous donner mon avis sur une question qui ne peut être abordée comme une dimension accessoire, la question de l’humanisme dans l’enseignement.

Elle engage la nature même de ce que nous transmettons.

Former en gestion, est-ce transmettre des outils, des méthodes, des modèles ?

Assurément ! Mais cela ne saurait suffire !

Car derrière chaque outil se profile une certaine conception de l’homme, de l’action et de la responsabilité.

De ce point de vue, je reste un inconditionnel de mes humanités avec Térence : Homo sum, humani nihil a me alienum puto¹. Rien de ce qui est humain ne doit être étranger à nos disciplines.

Nous tirons de la Renaissance ce que nous appelons l’humanisme. Érasme de Rotterdam, a replacé l’homme au centre des savoirs, non comme objet, mais comme sujet capable de comprendre, de juger et d’agir.

L’humanisme n’est pas une idéologie : c’est une méthode.

C’est cette filiation que prolonge, quelques siècles plus tard, Humboldt, le créateur de l’Université de Berlin, un modèle de modernisme alors. Avec lui, l’humanisme devient institutionnel. L’université ne se réduit pas à une fabrique de compétences ; elle vise la formation du jugement, ce qu’il désigne lui-même par le terme de Bildung, c’est-à-dire cette capacité à se former en comprenant, en mettant à distance et en arbitrant dans la complexité².

Il me semble que cette ambition, profondément humaniste, est aujourd’hui plus nécessaire que jamais.

Car nous sommes confrontés à une tension.

Jamais les outils de gestion n’ont été aussi puissants, et pourtant jamais les interrogations sur le sens n’ont été aussi fortes.

Comme l’a montré Max Weber, une rationalité des moyens ne suffit jamais à fonder une action légitime³.

Nous savons optimiser, modéliser, calculer. Mais cela ne dit rien, en soi, de ce que nous cherchons réellement à atteindre.

Et c’est ici que la question des finalités devient décisive.

Comme le rappelle le Sermon sur la montagne, dans l’Évangile selon Matthieu : “Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.”⁴.

Autrement dit, ce que nous valorisons oriente profondément nos décisions.

Et aujourd’hui, notre trésor est en train de changer.

J’irai même plus loin, et cette fois sans détour comme directeur de publication : si un article ne peut pas attendre six à douze mois pour être publié, alors il n’est pas fait pour une revue académique. Il est fait pour Les Échos ou pour toute autre production éphémère.

La recherche, elle, suppose du temps, de la maturation, de la distance.

Mais le problème est plus profond.

Les cadres dirigeants eux-mêmes ne lisent plus, ou lisent de moins en moins, des articles de fond. Ils consomment une information rapide, immédiatement utilisable, mais qui ne construit plus une pensée.

Or une discipline qui ne se lit plus en profondeur finit par ne plus se penser.

Mais de plus, en matière de publication, dussé-je heurté ce que Brassens appelle avec ironie les « braves gens »,  nous avons accepté des référentiels d’évaluation pour les largement importés, essentiellement états-uniens, qui s’imposent désormais comme des normes indiscutées.

Ces référentiels ne sont pas neutres.

Ils façonnent nos objets, nos méthodes, nos écritures.

Et je le dis clairement : ils fonctionnent aujourd’hui comme des diktats intellectuels.

Nous sommes face à une forme de colonisation intellectuelle.

Mais une colonisation particulière : une colonisation acceptée, intériorisée, revendiquée.

Et notre propre caste académique et dirigeante y participe activement, souvent sans distance critique.

Dans le Discours de la servitude volontaire, La Boétie montre que la domination ne tient pas seulement par la contrainte, mais par l’adhésion. « Ce ne sont pas les tyrans qui font les esclaves, ce sont les esclaves qui font les tyrans. »

Ce que nous vivons aujourd’hui relève en partie de cette logique : une servitude volontaire, où nous adoptons des normes qui nous contraignent, que nous reproduisons et que nous enseignons.

Et c’est précisément là que l’humanisme redevient une nécessité : non pas comme discours, mais comme capacité de résistance intellectuelle.

Je me souviens à cet égard d’une reconnaissance forte de Raymond Barre, alors Premier ministre, qui avait attribué à  La Revue des Sciences de Gestion, le titre que nous conservons toujours d’être la première revue francophone de management pas seulement par la chronologie, mais par les choix pluriculturels qu’elle avait fait et qu’elle maintient comme primordiaux. Une sorte de réaffirmation du credo de Jean Bodin : « il n’est de richesses que d’hommes »[1]

Car comme le proclame le Protagoras déjà cinq siècles avant notre ère : « L’homme est la mesure de toutes choses »

Mais revenons à Raymond Barre qui me disait : « Si j’ai publié deux ou trois choses dans ma vie, alors j’aurai été utile. »

On mesure le chemin parcouru avec le publish or perish. Cette hérésie devenue orthodoxie pour les colonisés intellectuels ! C’est devenu une règle du jeu académique. C’est un modèle de pensée, qui privilégie la production sur la réflexion.

À La Revue des Sciences de Gestion, nous maintenons une forme humaniste de publication… 

Comment ?

  • D’abord, parce que nous sommes la seule revue académique de gestion française reconnue comme répondant aux critères de la presse française par la Commission paritaire des publications et agences de presse en vertu de la grande loi républicaine du 29 juillet 1881 !
    Il y avait avec nous, jadis, Humanisme et entreprise, mais cette revue a disparu, avec des soubresauts courtelinesques… à la mort de son fondateur Charles-Pierre Guillebeau, il y a plus de 20 ans !
  • Parce que nous sommes aussi membres fondateurs du Conseil de déontologie journalistique et de médiation.
    Cela signifie que nous refusons de dissocier la gestion du débat public.

Cela rejoint d’ailleurs l’analyse d’Henry Mintzberg⁵, dont les travaux ont nourri ma propre réflexion doctorale autour de l’adhocratie.

Ce qu’il montre, de manière très concrète, c’est qu’une organisation vivante ne se réduit ni à la règle ni à la hiérarchie.

L’adhocratie repose sur l’ajustement mutuel, sur l’intelligence collective, sur la capacité des acteurs à coopérer dans l’incertain.

Autrement dit, le management n’est pas une mécanique : c’est une pratique située, profondément humaine.

Dès lors, l’humanisme n’est pas un supplément d’âme.

Il est la condition pour que nos disciplines ne deviennent pas des techniques sans conscience.

Former à la gestion, c’est apprendre à décider.
Former avec humanisme, c’est apprendre à en répondre.

Et parce que comme tous les vieux élèves d’avant la réforme Haby, j’ai traduit laborieusement les fameuses lettres à Lucilius, permettez-moi de conclure en retournant la formule ironique de Sénèque sur l’école de son temps : Non scholae sed vitae discimus. »


[1] Les Six Livres de la République (1576).

Notes

  1. Térence, Heautontimoroumenos (L’Homme qui se punit lui-même), v. 77, IIᵉ siècle av. J.-C.
  2. Wilhelm von Humboldt (1767–1835), Über die innere und äußere Organisation der höheren wissenschaftlichen Anstalten in Berlin, 1810 ; notion de Bildung.
  3. Max Weber, Économie et société, 1922.
  4. Évangile selon saint Matthieu, 6, 21.
  5. Henry Mintzberg, The Structuring of Organizations, 1979.
  6. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, vers 1576.

n°337 – Apprendre dans l’incertitude : circulations, institutions et profondeur historique

Philippe Naszályi
Directeur de LaRSG

La gestion contemporaine accumule outils et indicateurs ; elle gagne en précision technique ce qu’elle risque de perdre en perspective. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les quatorze années de galère politique qui viennent de s’écouler en France.

Et pourtant, l’intelligence artificielle promet l’optimisation, la digitalisation accélère les processus, la performance se mesure en temps réel. Il n’en demeure pas moins que la décision reste exposée à l’incertitude, à l’incomplétude de l’information, à la variabilité des contextes. La question n’est plus seulement d’améliorer l’efficacité ; elle est de comprendre ce qui fait tenir ensemble des organisations traversées par des mutations simultanées.

https://doi.org/10.3917/rsg.337.0001

Herbert A. Simon (1916-2001), prix Nobel d’économie en 1978 et fondateur de la théorie moderne de la décision en organisation, a montré que la rationalité est limitée[1] : les décideurs n’optimisent pas, ils arbitrent sous contraintes d’information, de temps et de capacités cognitives. Nous savons donc que la décision n’est jamais purement calculatoire.

Henry Mintzberg l’a confirmé autrement : la stratégie n’est pas seulement délibérée, elle est aussi émergente[2]. Les organisations ne suivent pas une trajectoire tracée d’avance ; elles apprennent, ajustent, corrigent.

Cette double leçon invalide l’idée d’une « voie unique » du management. La tentation technocratique, illustrée dans les années 1990 par la thèse de la « pensée unique » popularisée par Alain Minc[3], suppose un modèle linéaire, rationnel et universel. L’expérience organisationnelle montre l’inverse : pluralité des contextes, dépendance aux institutions, poids des trajectoires historiques.

La gestion n’est pas une doctrine. Elle est un processus d’apprentissage sous contrainte.

C’est précisément ce que met en évidence le numéro 337 à travers ses deux dossiers :

  • Le premier, « fondements actuels de différents apprentissages » explore l’apprentissage comme objet de recherche théorisable. Aicha Aguezzoul (Université de Lorraine) et Gilles Paché (Aix-Marseille Université), dans « … L’Université à l’épreuve de l’intelligence artificielle », analysent la transformation pédagogique induite par l’IA et les tensions éthiques qui l’accompagnent. Fidel A.-K. Ettien (IMT Business School Paris-Sud), avec « L’intelligence digitale… en milieu éducatif », mobilise équations structurelles et Net Promoter Score pour objectiver une ambivalence générationnelle rarement mesurée avec rigueur. Balla Doucoure enfin (Université Cheikh Anta Diop de Dakar), dans « L’effet de l’apprentissage organisationnel et de l’incertitude de la demande sur la performance commerciale des TPE », montre, à partir d’une analyse quantitative menée au Sénégal, comment les structures de petite taille renforcent leurs résultats en mobilisant leurs réseaux face à la volatilité de la demande.
  • Le second dossier, « Réponses pratiques aux enjeux actuels de la gestion », déplace l’analyse vers des terrains sectoriels souvent soumis aux contraintes d’urgence avérées. Jean-Marc Lehu (École de Management de la Sorbonne), dans une étude consacrée à la valeur perçue d’un service gratuit, appliquée au cas de Google, analyse les  mécanismes par lesquels un modèle fonde sur la gratuite génère une valorisation économique dans l’univers des plateformes numériques. Lovanirina Ramboarison-Lalao, Adrien Christmann et Coralie Haller, tous trois de l’EM Strasbourg, nous emmènent dans un secteur trop peu souvent étudié par les gestionnaires, – et c’est très regrettable – : l’Hôtellerie-restauration. Leurs intéressantes questions : entreprise libérée, RSE et société à mission appliquée au « cas de l’hôtel Levert », confrontent modèle organisationnel et contraintes sectorielles. Alois Kanyinda Kasanda de Neoma et Guillaume Martin (Université Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines-Paris-Saclay), analysent l’adaptation stratégique d’une filière patrimoniale, une production viticole pluri-centenaire et prestigieuse, celle du Champagne, avec cette « lancinante question » qu’est désormais le changement climatique au travers du projet Laccave. Pour clore ces études sectorielles, Mamady Yaya Cissé aborde la question de la presse, enjeu universel dont la liberté demeure fragile, y compris et de plus en plus, en France. Depuis l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia-Conakry, il analyse, dans le contexte guinéen, les transformations internes provoquées par la digitalisation et leurs effets sur l’organisation des entreprises médiatiques en Afrique de l’Ouest.

Mais la gestion, si elle est science, n’échappe pas à l’histoire.

Marc Bloch, que j’aime tant à citer alors qu’il va enfin recevoir la reconnaissance nationale en entrant au Panthéon, écrivait avec raison que « l’incompréhension du présent nait fatalement de l’ignorance du passe[4] ». Les débats actuels sur la gouvernance, la responsabilité ou l’adaptation ne surgissent pas dans l’instant quoiqu’en pensent « des gouvernants de rencontre », selon la terrible qualification du Général de Gaulle ; ils prolongent des interrogations anciennes sur l’organisation du pouvoir, la circulation des normes et la stabilité des cadres institutionnels.

C’est dans cette perspective que s’inscrit notre grand appel à contributions (page 94) « Existe-t-il une histoire de la pensée managériale méditerranéenne ? », pour un numéro de notre revue qui paraîtra en février 2027. Sophie Agulhon d’Aix-Marseille Université et Cédric Poivret, de l’Université de Paris-Créteil ont accepté d’en être les rédacteurs en chef. Déjà, il y a 15 ans, LaRSG patronnait la première rencontre internationale méditerranéenne qui unissant l’IHEC de Carthage, Nice Sophia Antipolis et l’Université centrale de Tunis. À Hammamet, on s’interrogeait alors, sur les « nouveaux enjeux, les nouvelles perspectives économiques et sociales des pays de la rive sud de la Mediterranee[5] ».

Il ne s’agit pas de célébrer un héritage, mais d’examiner comment des pratiques et des catégories de gestion se sont formées dans un espace de circulation. La Méditerranée en offre en effet, une illustration structurante. Lorsque les Romains parlent de mare nostrum, ils désignent un espace intégré. Leurs empereurs, nés en Espagne (Trajan, Hadrien, Théodose), en France (Claude), en Libye (Septime Sévère), en Algérie (Macrin), en Syrie (Philippe l’Arabe, Élagabal), en Croatie (Dioclétien) ou en Turquie (empereurs d’Asie Mineure) gouvernent un même ensemble juridique et administratif, même lorsque la capitale se déplace de Rome vers Milan, Nicomédie ou Constantinople.

L’unité ne repose pas sur l’origine des élites, mais sur la solidité des institutions et la circulation des normes.

Fernand Braudel a rappelé que la Méditerranée relève de la longue durée. Sous l’événement, il y a des structures. Penser la gestion dans cet espace, c’est refuser de confondre nouveauté et transformation, innovation et institution. Interroger une histoire méditerranéenne de la pensée managériale, c’est revenir à l’essentiel : d’où viennent nos catégories ? Comment se sont construites nos notions de gouvernance, de responsabilité, de performance ? Depuis 1965, La Revue des Sciences de Gestion ne s’est jamais enfermée dans un espace unique.

Elle accueille des travaux venus de tous horizons dès lors qu’ils participent à un débat scientifique rigoureux et s’inscrivent dans la langue française comme langue de travail et de pensée.

La Méditerranée n’est pas une frontière éditoriale ; elle est un point d’appui pour penser les circulations.

La gestion ne progresse ni par uniformisation ni par repli.

Elle progresse par pluralisme, par confrontation des traditions et par exigence méthodologique.

Elle gagne également en maturité lorsqu’elle accepte l’histoire car Historia magister vitae !


1. Herbert A. Simon, Administrative Behavior. A Study of Decision-Making Processes in Administrative Organization, New York, Macmillan, 1947, p. 79 (4e ed., 1997).
2. Henry Mintzberg, The Rise and Fall of Strategic Planning, New York, Free Press, 1994, p. 24.
3. Alain MINC, La Pensée unique, Paris, Plon, 1995, 143 p.
4. Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1949, p. 51.
5. La Revue des Sciences de gestion, n°249-250, mai-août 2011, page 46.

n°336 – Quand les modèles vacillent, les sociétés parlent

Philippe Naszályi
Directeur de LaRSG

Dans le numéro précèdent (334-335), nous rappelions que « la réalité est toujours plus riche que les catégories de la pensée[1] ». Ce principe n’est pas une posture intellectuelle, mais une méthode. Il était déjà au cœur du premier numéro de 1965, lorsque Roger Labourier, fondateur de Direction et gestion des entreprises, posait une exigence simple : partir des faits, des pratiques et des situations concrètes, avant toute construction de modèle[2].

https://doi.org/10.3917/rsg.336.0003

Soixante ans plus tard, cette exigence demeure ! La maladie que nous avions nommée il y a trente ans n’a pas disparu : elle s’est étendue. En 1995, nous parlions de « gestionite[3] » pour designer cette illusion dangereuse qui consiste à confondre gouverner avec administrer, gérer avec normaliser, diriger avec comptabiliser. Elle frappait alors les entreprises. Elle s’est depuis installée au cœur des politiques publiques, sous l’effet du New Public Management[4], qui a substitué la logique de performance, d’indicateurs et de concurrence à celle du service, du jugement professionnel et du bien commun et qui, en France, a trouvé sa traduction la plus aboutie dans la LOLF[5] dont on ne dénoncera jamais assez les méfaits délétères sur le pays !

Aujourd’hui, les paysans européens encerclent le Parlement à Bruxelles pour dénoncer des normes conçues loin des champs, souvent contradictoires, toujours éloignées du travail réel. Les services d’urgence ferment, filtrent ou ne répondent plus, asphyxies par des lois de financement successives qui ont substitué la procédure au jugement médical, le protocole de la HAS à la place du dialogue singulier avec le patient, et bientôt, finis coronat opus, l’euthanasie pour supprimer les inutiles au sens néolibéra. La gestionite a gagné l’hôpital, l’université, les administrations, les territoires. Elle prétend organiser le réel ; elle le dessèche et le déshumanise.

La gestion, la vraie, n’est pas la bureaucratie. Elle est un art du discernement, du temps juste, de l’ajustement, du métier. La gestion n’est ni une science ni une profession, mais une pratique comme l’a toujours rappelé mon maitre Henry Mintzberg, « managing is a practice, not a profession and not a science[6] ». L’adhocratie, fondée sur l’ajustement mutuel et le savoir des acteurs, en est l’exact contrepoint.

Bien avant nos tableaux de bord, mon cher Sénèque sur qui nous avons tant peiné à le traduire, l’avait déjà posé : « veritas in praxi[7] ».

Ouvrir ce numéro par la démocratie en santé prolonge un travail engagé avec la Chaire de gestion des services de santé du CNAM, dirigée par Sandra Bertezene, à travers une série de colloques internationaux consacrés au pouvoir d’agir des usagers. Les contributions des deux premiers ont donné lieu à une publication collective[8], tandis que le troisième, tenu le 11 décembre 2025[9], sera publié conjointement avec le prochain, à Paris en 2026 dans un volume qui lui est prévu pour 2027, grâce à notre excellent éditeur : LEH, Les Éditions hospitalières[10] !

Ce qui se joue dans la santé ne s’arrête pas à la santé. Les lois de financement de la sécurité sociale (LFSS), imposées par les ordonnances Juppé de 1996, ont fait de la finance un mode central de régulation de la santé[11]. Le paiement à l’acte, généralisé par la loi Bachelot de 2009[12], a achevé de transformer l’hôpital en organisation comptable. Que son auteure puisse encore se produire sur tous les plateaux de télévision sans qu’aucun journaliste ne lui rappelle les déserts médicaux, l’effondrement de l’hôpital public et la grève inédite des médecins libéraux dit assez la profondeur de l’amnésie politique contemporaine et la lâcheté de la « médiocratie », bien définie, il y a dix ans par Alain Deneault[13].

Ce numéro 336 part de la démocratie en santé, se prolonge par des recherches en finance et s’ouvre enfin sur les modèles appliqués en finance.

Question actuelle en démocratie en santé : l’article d’Amélie Perron, Nadia Smaili, Marilou Gagnon, Pierre Pariseau-Legault, Patrick Martin, David K. Wright, Caroline Dufour, Emily Marcogliese, Franco Carnevale et Hanna Ouellette montre comment l’alerte éthique n’est pas une déviance, mais une forme d’action professionnelle lorsque les institutions ne parviennent plus à se corriger elles-mêmes.

Actualités des recherches en finance est le deuxième ancrage. L’entreprise est une institution avant d’être un marché.

  • Avec Le phénomène de banqueroute au Liban, Carole Doueiry Verne ouvre cette partie par une économie effondrée, ou la monnaie s’est défaite, les banques se sont tues et l’État s’est dissous dans l’impuissance. La banqueroute n’y est pas seulement financière : elle est organisationnelle, sociale, morale. Les choix de financement, les stratégies d’évitement et la perte de repères monétaires y révèlent ce qu’il advient lorsque les instruments cessent de relier, et commencent à disloquer.
  • L’article de Zeinab Ghamloush sur la maturité de la dette et la présence de femmes dans les conseils d’administration introduit une véritable rupture de perspective. La finance n’y est plus observée depuis les instruments, mais depuis les lieux où ils sont décidés. L’entrée des femmes ne modifie pas seulement la composition des conseils : elle déplace la manière de penser le risque, le temps et la responsabilité.
    La dette cesse d’être un simple outil d’optimisation pour devenir un acte de gouvernement, révélateur d’un autre rapport à l’engagement et au contrôle
  • Enfin, Le couplage des outils de contrôle de gestion au sein du management de la relation client dans les entreprises camerounaises, signé par Ynest Dompie Tatsinkou et Bello, déplace le regard vers l’Afrique centrale et rappelle que la gestion est d’abord une relation, faite d’ajustements et de tensions.

Mais aucune décision financière ne s’exerce sans instruments. Structure follows strategy[14] : ce que Chandler avait observé dans les grandes entreprises vaut aujourd’hui pour les États, les hôpitaux et les administrations.

Les modèles financiers appliqués dans le monde sont ainsi logiquement le troisième tempo. La comptabilité est un langage politique. Les modèles voyagent, mais ils ne voyagent jamais seuls. « De même que leurs normes comptables s’imposent à tous les pays, la formation en gestion devient géopolitique[15] ».

  • Avec Les critères de sélection des valeurs de rendement et des valeurs de croissance, Bing Xiao, Laurent Meriade et Ludovic Delabarre interrogent la finance française au plus près de ses instruments : ce que l’on appelle performance, ce que l’on accepte comme risque, ce que l’on choisit comme horizon de décision.
  • Dans Performance de l’indice islamique ECOWAS Shariah, Mohamed Lamine Mbengue et Mor Welle Diop déplacent le regard vers l’Afrique de l’Ouest et montrent qu’une finance peut être autre chose qu’un calcul : une éthique, une règle du jeu, une forme de résilience en temps de crise.
  • Enfin, avec leur analyse de l’adoption des normes IPSAS au Benin, Segbezoun Thomas Houetohossou et Hamidou Diallo montrent que ces standards comptables internationaux du secteur public ne produisent jamais d’effets mécaniques.
    La transparence ne nait pas de la norme elle-même, mais des institutions qui la portent, des formations qui la rendent possible et des histoires administratives dans lesquelles elle s’inscrit.

À travers ces trois recherches, la revue montre que les instruments financiers ne décrivent jamais les sociétés : ils les organisent, les hiérarchisent et parfois les contraignent.

Ainsi, ce numéro 336, le dernier de notre soixantenaire, ne ferme rien : il ouvre. Il rappelle que la revue n’a jamais eu pour vocation de rassurer, mais d’éclairer. « La vérité vous rendra libres[16] ». Cette phrase de l’Évangile selon Saint Jean n’est pas une promesse spirituelle seulement, elle est une exigence intellectuelle.

Chercher le réel, même lorsqu’il dérange, est une condition de la liberté. Et lorsque les temps se troublent, lorsque les modèles vacillent et que les normes s’emballent, il faut, comme le disait le General se placer à la hauteur des événements, car Il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités[17].

C’est à cette hauteur que La Revue des Sciences de Gestion entend demeurer, soixante ans après sa naissance : là ou analyser n’est pas une technique, mais un acte, et ou penser reste une forme d’engagement.


1. Philippe Naszályi, La Revue des Sciences de Gestion, n° 334-335, éditorial « La réalité est  toujours plus riche que les catégories de la pensée », 2025.
2. Roger Labourier (1965). Direction et gestion des entreprises, n° 1, mars-avril.
3. Philippe Naszályi (1995). « La gestionite », Direction et gestion des entreprises, nos 155-156, p. 6-7.
4. Christopher Hood, « A Public Management for All Seasons? », Public Administration, vol. 69, n° 1, 1991 ; voir aussi : Pollitt, C. & Bouckaert, G., Public Management Reform, Oxford University Press, 2000.
5. Loi organique n° 2001-692 du 1er aout 2001 relative aux lois de finances (LOLF) ; voir aussi : Bezes, P., Réinventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), Paris, PUF, 2009.
6. Henry Mintzberg, Managing, San Francisco, Berrett-Koehler, 2009, p. 9.
7. Sénèque, Epistulae morales ad Lucilium, lettre 95, § 57.
8. Démocratie en santé et pouvoir d’agir des usagers : Tous acteurs de notre santé, sous la direction de Sandra Bertezene, préface de Cynthia Fleury et Philippe Naszályi, Grand livre, 3 décembre 2025.
9. Pouvoir d’agir des usagers en Europe, en Amérique, en Afrique… Partager les savoirs pour une plus grande démocratie en santé : travailler autrement, troisième colloque international, organisé par La Revue des Sciences de Gestion et la Chaire de gestion des services de santé du CNAM, 11 décembre 2025.
10. https://www.leh.fr/edition/p/democratie-en-sante-et-pouvoir-dagir-des-usagers-9782386121258.
11. Ordonnances n° 96-345 du 24 avril 1996 relatives à l’organisation de la sécurité sociale.
12. Loi n° 2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital.
13. Alain Deneault, La médiocratie. Montréal, Lux Éditeur, 2025, 192 p.
14. Alfred D. Chandler Jr., Strategy and Structure. Chapters in the History of the Industrial Enterprise, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1962, 463 p.
15. Jean-Claude Thoenig, « Décider, gérer, reformer. Les voies de la gouvernance », Sciences humaines, n° 44 (hors série), mars-avril-mai 2004.
16. Évangile selon Jean, 8, 32.
17. Charles de Gaulle, Discours et messages, t. II, Dans l’attente (février 1946-avril 1958), Paris, Plon, 1970, p. 69.

Gouvernance des entreprises : ce que révèle le Baromètre IFA – Ethics & Boards

Le Baromètre IFA – Ethics & Boards publié en février 2026 montre que la gouvernance des grandes entreprises françaises a profondément changé : parité presque atteinte dans les conseils d’administration, montée en puissance des critères environnementaux et nouveaux risques liés au numérique. Reste désormais une question centrale : ces transformations modifient-elles réellement la décision stratégique ?

Les résultats du nouveau Baromètre IFA – Ethics & Boards de la gouvernance responsable

Publié en février 2026, le nouveau Baromètre IFA – Ethics & Boards de la gouvernance responsable propose une analyse détaillée du fonctionnement des conseils d’administration des grandes entreprises françaises. L’étude porte sur les sociétés du SBF 120, c’est-à-dire les cent vingt principales entreprises cotées à Paris, parmi lesquelles figurent les quarante groupes du CAC 40.

Au fil des années, ce baromètre est devenu un observatoire privilégié des transformations du gouvernement des entreprises. L’édition 2026 montre que la gouvernance française entre désormais dans une phase de stabilisation : les réformes engagées depuis une décennie produisent des effets visibles, mais ouvrent aussi de nouvelles interrogations.

La parité progresse dans les conseils, moins dans le pouvoir exécutif

Le premier enseignement concerne la place des femmes. Les conseils d’administration atteignent aujourd’hui un niveau proche de la parité, autour de 47 % d’administratrices. La France se situe ainsi parmi les pays les plus avancés en matière de représentation féminine.

Mais le rapport souligne une limite importante : cette progression reste nettement plus lente dans les comités exécutifs et les directions générales. La question n’est donc plus seulement celle de la présence dans les conseils, mais celle de l’accès effectif aux responsabilités opérationnelles.

La responsabilité devient un outil de gestion

Le baromètre confirme également la généralisation des politiques dites ESG — pour Environnement, Social et Gouvernance. Il s’agit d’intégrer dans la gestion de l’entreprise des critères liés à l’impact environnemental, aux enjeux sociaux et à la qualité du fonctionnement des instances dirigeantes.

Dans la plupart des grandes entreprises, ces questions ne sont plus périphériques : elles font désormais l’objet de comités dédiés et influencent de plus en plus la rémunération variable des dirigeants.

Des conseils confrontés à de nouveaux risques

Autre évolution marquante : l’élargissement des sujets traités par les conseils d’administration. Aux questions financières traditionnelles s’ajoutent désormais la cyber sécurité, la gestion des données et l’intelligence artificielle. Le rôle de l’administrateur évolue : il ne s’agit plus seulement de contrôler, mais d’anticiper des transformations technologiques rapides.

Une gouvernance installée, mais encore à prouver

Le constat général est celui d’une gouvernance désormais largement structurée. Les règles existent, les comités sont en place et les standards sont partagés. Reste une interrogation centrale : ces dispositifs influencent-ils réellement les décisions stratégiques ou répondent-ils principalement à une exigence de conformité ?

Pour les sciences de gestion, ce baromètre confirme en tout cas une évolution majeure : le conseil d’administration devient un lieu d’arbitrage entre performance économique, responsabilité sociétale et incertitude technologique. La gouvernance n’est plus seulement une question juridique ; elle devient un enjeu stratégique.

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